Juliette Gréco et la magie des mots

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Le nom de Juliette Gréco apparaîtra pour une dernière fois sur la marquise lumineuse du Théâtre Granada, où s'arrête le 16 juin sa tournée d'adieu.

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Éternelle égérie des plus grands de la chanson française, Juliette Gréco raconte ses premiers enchantements littéraires, à l'aube de l'arrêt sherbrookois de sa tournée d'adieu.

Au bout du fil, Juliette Gréco récite de mémoire le premier poème qui l'a ensorcelée, alors qu'elle fréquentait les bancs du collège de Bergerac. Le chant de l'eau, que ça s'appelle. « L'entendez-vous, l'entendez-vous / Le menu flot sur les cailloux? / Il passe et court et glisse / Et doucement dédie aux branches / Qui sur son cours se penchent / Sa chanson lisse », souffle-t-elle, et on se plaît à entendre l'octogénaire redevenir un instant, grâce aux vers d'Émile Verhaeren, l'écolière émerveillée qu'elle fût. Mystère de la magie des mots qui abolissent le temps.

Pourquoi un tel récital? C'est que nous discutons de littérature, de poésie, de cette matière première qui l'a façonnée, autant qu'elle l'a elle-même façonnée à l'aide de sa voix embrasée. Éternelle égérie des grands de la chanson française - Brel, Brassens, Ferré, Gainsbourg -, la mythique interprète aura consacré sa carrière entière à la fréquentation intime des plus beaux refrains de son époque. Elle doit après tout son premier texte, celui de Rue des Blancs-Manteaux, à un certain Sartre.

« Enfant, je lisais tout ce qui me tombait sous la main, se rappelle-t-elle. Je prenais les livres de ma mère auxquels je ne comprenais rien. Voyage au bout de la nuit, ce n'est quand même pas très facile, mais je le lisais quand même. Je me souviens de La jument verte [roman de Marcel Aymé], j'étais absolument ahurie. J'avais horreur des mathématiques, je n'aimais que lire et rêver. C'était très important pour moi, les livres, parce que j'étais très seule, très silencieuse, très difficile, je ne répondais pas quand on me parlait. J'étais une enfant très bizarre. »

Aviez-vous conscience d'être l'actrice d'une grande époque dans ce Saint-Germain-des-Prés des années 40 qui, avant même que vous enregistriez une seule note, avait fait de vous sa muse? Vous savez que nous sommes nombreux à entretenir une nostalgie pour ces années que nous n'avons pas vécues, celles des existentialistes et de Vian?

« Nous traversions une période surprenante, bouleversante, mais je ne l'ai compris que beaucoup plus tard. C'était la Libération avec un grand L, mais aussi la libération de l'écriture, de la parole. C'était tout ce que nous sommes en tant que Français qui avaient dû se taire. On avait été forcés au silence, et c'est terrible pour nous qui sommes dissipés, bavards et parfois un peu trop inconséquents. On avait besoin de s'exprimer. »

Le hasard de la vie

Juliette Gréco « mourra avec un point d'interrogation dans la tête ». Au sujet de quoi? Au sujet de sa carrière! Récapitulons : une des plus incandescentes chanteuses de ce siècle se demande toujours quel drôle de concours de circonstances l'a propulsée au-devant de la scène.

« J'ai quand même eu une enfance compliquée, un début d'adolescence très cruel. Quand l'occupation allemande s'est terminée, je devais avoir 17 ou 18 ans. C'est le hasard de la vie qui a fait que j'ai pu rencontrer ces poètes qui ont voulu me parler, et je ne sais pas pourquoi. On me regarde en ricanant et on me dit : "Il n'y a pas de hasard." »

À quel moment avez-vous pris la pleine mesure de votre charme, de votre charisme, de votre magnétisme? « Je demeure complètement inconsciente de tout ça, assure-t-elle en pouffant de rire. Si je croyais que je suis tout ce qu'on me dit, je serais insupportable. Croire tout, c'est stupide. J'ai longtemps essayé de justifier ce que les gens disaient de moi. Maintenant, je me contente de savoir que je fais du bon travail. Il y a des compliments qui me semblent encore extraordinaires. Cela dit, j'en suis très contente. »

En entrevue, Juliette Gréco chérit l'autodérision, sème trait d'esprit sur trait d'esprit, mais parle d'un ton grave lorsqu'elle évoque cette machine à broyer des talents, qui, en 2015 plus que jamais, sanctifie le vendredi une jeune chanteuse, pour la renvoyer caissière au supermarché du coin le samedi. « C'est abominable et injuste. » Vous avez déjà senti les crocs de l'industrie de la musique se poser sur votre cou, tenter de vous avaler, vous? « Ce serait mal avisé. Je suis très indigeste, blague-t-elle. Je n'ai jamais été impressionnée par la puissance de l'argent, et c'est ce qui finit par perdre bien des artistes. »

Au coeur de cette ultime tournée pendant laquelle elle sillonnera jusqu'en 2016 l'Allemagne, l'Italie, la Belgique et la France, la chanteuse se réfugie dans le déni face au chagrin qui la taraude. « J'essaie de ne pas y penser, de l'oublier. Le contact avec le public est une nourriture absolument précieuse. C'est la drogue la plus forte au monde. »

Par quel stratagème parvenez-vous à tenir à distance votre chagrin? « En chantant. »

Juliette Gréco

Mardi 16 juin 20 heures

Théâtre Granada

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