Juste nommer ce qui est

Véronique Grenier signe avec Moé pis toé son... (IMACOM, RENÉ MARQUIS)

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Véronique Grenier signe avec Moé pis toé son premier texte de théâtre. La metteure en scène Véronick Raymond présente vendredi à Sherbrooke une version laboratoire du spectacle qu'elle en a tiré.

IMACOM, RENÉ MARQUIS

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Chroniqueuse, prof de philo et généreuse pourvoyeuse de doux, Véronique Grenier rassemble ce qu'elle a offert de meilleur aux internets dans Moé pis toé, un premier texte de théâtre, mis en scène par Véronick Raymond.

C'est d'abord ce qui a frappé, saisi au collet, cette écriture-là, conjugaison bellement bâtarde de joual, d'expressions empruntées aux réseaux sociaux, de vocabulaire littéraire, de psycho-pop et d'idées piochées chez les philosophes. Vision complètement décomplexée de la langue, qui a déjà engendré son lot d'émules, mais qui ne serait pas d'abord sans alarmer les éternels zélotes du français.

« La première fois que j'ai réalisé que c'était comme ça qu'il fallait dire les choses et pas autrement, j'avais publié un texte qui s'appelait De marde et de kitsch », se rappelle Véronique Grenier, au sujet d'une entrée mise en ligne sur son défunt blogue Biberons, couches et guili-guili.

« Ça n'allait pas bien la vie, à ce moment-là. Je venais de me séparer, je pesais 82 livres, je n'avais pas de job, mes enfants avaient la gastro de manière compulsive. Je ne pouvais plus parler des affaires comme avant. Quand ton enfant met du yogourt partout sur la table et que c'est la catastrophe, ta réaction, ce n'est pas [elle prend un ton pincé] : "Oups! Il y a du yaourt sur la table." Ta réaction, c'est : "Y'a du yogourt su'a table." Ça a donné lieu au premier d'une série de débats sur Facebook au sujet de mon style. »

Peu importe. L'âpreté de son nouveau quotidien de maman devait trouver son équivalent dans l'âpreté de ses phrases traversées, comme la vie, par de câlines éclaircies. En tant que chroniqueuse à La Nouvelle et chez Urbania ou à la barre de son blogue Les p'tits pis moé, Véronique Grenier n'a cessé depuis cet acte fondateur de se révéler avec une salvatrice impudeur. Un vaste lectorat découvrirait un réconfortant miroir dans ses anecdotes de Fils-qui-vomit et de-doux-malgré-tout, chacune d'entre elles portées par cette soif de dire ce qui se laisse difficilement saisir par le lasso des mots.

« Quand on vit des affaires dures qu'on ne peut pas trop nommer, il y a quelque chose dans le fait de se reconnaître chez autrui qui semble faire du bien, observe-t-elle. C'est pour ça que j'ai continué de nommer des affaires. Je suis en révolte contre ça, l'incapacité de nommer quelque chose. On n'a pas de prise sur l'émotion qui nous habite quand on ne peut pas la désigner. Ça revient souvent dans les commentaires que je reçois : "On dirait que tu es dans ma tête, je n'ai jamais été capable de nommer ça." Juste nommer ce qui est, ça soulage. »

Le plaisir existe

Assemblé à l'invitation de la comédienne et metteure en scène Véronick Raymond à partir de plusieurs chroniques, Moé pis toé, le premier texte de théâtre de Véronique Grenier, verra se dresser sur scène un choeur de neuf comédiennes. La métaphore brille par sa simplicité : les histoires de maternité, d'amour et de fragilité que l'auteure a arrachées à son intimité appartiennent à l'universel. Elles frappent comme une épiphanie ceux et celles qui constatent que plusieurs autres prénoms, pas que le leur, sont gravés dans la croix qu'ils ont un jour portée. La pièce s'ouvre sur le marquant récit d'un séjour en psychiatrie (version revisitée de L'hôpital, publié en novembre 2013 chez Urbania).

« Je nommais cet événement pour la première fois dans un texte et ça a eu un écho auquel je ne m'attendais pas, se souvient Véronique. J'ai eu des centaines et des centaines de messages privés, des gens qui me déversaient leur souffrance, leur mal de vivre. Même si on en parle davantage aujourd'hui de santé mentale, même si les gens vont consulter, ça reste quelque chose d'éminemment que pour soi. Le tabou persiste. Tu ne vas pas aller dire à un employeur dans une entrevue d'embauche que tu souffres d'agoraphobie. »

Le titre de la pièce, Moé pis toé, ne pourrait être plus limpide. Malgré les tempêtes nombreuses, Véronique Grenier célèbre dans la dernière partie du texte la joie de cet incandescent et irremplaçable moment où, pour la paraphraser, « quelqu'un devient notre humain préféré ». Elle connaît ses cicatrices et refuse que le désenchantement y fasse son nid.

« Comme je suis semi-existentialiste, ma vie est un projet, chaque instant doit avoir une valeur. Le sens vient de la concrétude des choses. Mon Instagram, c'est littéralement une manière de me rappeler qu'à tel moment, telle affaire goûtait bon dans ma yeule. Il y a un long moment de ma vie où je ne savais plus que le plaisir, ça se pouvait. J'ai encore tendance à l'oublier, le plaisir, mais aujourd'hui, je sais qu'il existe. »

Moé pis toé

Vendredi 5 juin, 20 heures

Collège Mont Notre-Dame

114, rue de la Cathédrale

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