Premier roman pour David Goudreault

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David Goudreault imagine dans un premier roman la... (IMACOM, JESSICA GARNEAU)

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David Goudreault imagine dans un premier roman la lente dérive d'un tueur de chats.

IMACOM, JESSICA GARNEAU

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David Goudreault accompagne dans un premier roman aussi glauque que comique la lente dérive d'un aliéné de l'amour, qui ne sait rester en vie qu'en tuant des chats. Mesurons-nous à La bête à sa mère.

David Goudreault a deux ans et est laissé seul, un court instant, avec le hamster familial. Ses parents retrouveront à peine quelques secondes plus tard leur fils en pleurs avec, dans ses mains, le cadavre encore chaud de l'animal.

Pourquoi le poète/slameur/chanteur nous raconte-t-il aujourd'hui cet incident, que l'on jugera sordide ou attendrissant selon notre degré d'affection pour les rongeurs? Parce que le narrateur désoeuvré de La bête à sa mère tue, lui aussi, un hamster en l'asphyxiant entre ses doigts. Et qu'on se demandait comment Goudreault était parvenu à décrire un geste aussi singulier avec autant de détails.

« C'est fou raide, han! » s'exclame-t-il une trentaine d'années plus tard, encore un peu embarrassé par la cruelle maladresse de l'enfant qu'il était. « À ma décharge, je dois dire que ce n'était pas volontaire. Je l'ai squeezé par trop d'amour, le hamster, et quand mes parents sont revenus, tout son contenu sortait par les deux bouts. »

On vous rapporte tout ça un peu pour le plaisir de salir l'angélique image de Goudreault, mais surtout parce que tout son premier roman tient métaphoriquement dans cette scène, où l'affection adoptera pour la première fois dans la vie de son personnage les douloureuses allures de la violence. Séparé de sa mère en bas âge et sans contact avec son père, le jeune aliéné de l'amour qui tient le crachoir dans La bête à sa mère sera charrié de familles d'accueil en centres jeunesse, en multipliant les mauvais coups de moins en moins bénins. Le bum laissera dans son sillage quantité de professeurs tétanisés, de chats exécutés et d'amantes échaudées. En arrière-plan : une quête, celle de sa mère, qu'il n'a jamais revue.

Outre l'anecdote du hamster, Goudreault dit avoir moins puisé dans sa vie personnelle que dans ses souvenirs de travailleur social qui en a vu de toutes les couleurs, et les plus invraisemblables, alors qu'il oeuvrait pour des organismes venant en aide aux victimes d'actes criminels. Il fallait se délester, et sublimer les situations tragi-comiques qui lui « étaient restées coincées dans la gorge ».

« Il y a une démarche de compréhension du criminel lambda dans ce livre. Le personnage veut être en couple, retrouver sa famille, être reconnu professionnellement, mais il a tellement une mauvaise estime de lui-même qu'il blesse tout le monde autour. Je voulais aussi parler des dommages collatéraux que ces poqués-là créent autour d'eux, en poquant davantage les autres. »

Rire, pour ne pas pleurer

Bien qu'il ne relève pas du document sociologique, ce premier roman pose en filigrane un diagnostic implacable sur la réelle capacité du système à sauver d'eux-mêmes ceux que la vie écorche dès le départ. Un constat auquel le passé de travailleur social de l'auteur confère une aura de crédibilité. Désirait-il davantage dire à quel point les centres jeunesse peuvent transformer certaines personnes en monstre, ou dire à quel point le monstre en nous n'attend que des circonstances propices pour se matérialiser?

« L'occasion fait le larron, je pense. Il y a des erreurs qui sont commises dans les centres jeunesse comme il y en a partout ailleurs, sauf que les conséquences sont plus lourdes lorsque tu fais des erreurs avec des ados en construction identitaire. Je dois aussi dire que j'ai vu des miracles, dans les centres jeunesse. Plusieurs travailleurs sociaux ont lu le livre et, à ma grande surprise, la réaction est super, ça leur rappelle des clients. On m'a dit : "C'est triste et drôle, mais c'est vrai." »

Il le soulignera lui-même : « La partie lumineuse du livre, c'est l'humour », et Goudreault l'aime acide et grotesque, son humour. On ne pourra que rire, pour ne pas pleurer, des scènes où son grand flanc-mou se branle jusqu'au sang ou fomente de nouveaux plans pour encore exécuter d'autres félins. C'est ce qui déstabilisera peut-être les habitués de son univers, où la noirceur n'existe habituellement qu'à condition d'ouvrir une porte sur l'espoir. « Si je n'avais pas mis d'humour, ça aurait été trop lourd. Au premier degré, le roman est tragique et répréhensible, sauf qu'il fallait quand même qu'on ait le goût que le personnage poursuive sa route et tue encore quelques chats. »

Oui, nous nous rangeons complètement du côté sombre de la force dans lequel s'engouffre le narrateur. C'est le tour de force du ratoureux Goudreault, qui nous contraint à cautionner les choix de son petit bandit, transporté que nous sommes par notre désir de le voir échapper aux autorités et au mauvais sort. L'écrivain tire ainsi avantage de notre fascination collective pour la criminalité.

« Je dirais que c'est fascinant parce qu'on reconnaît notre propre égocentrisme. On est tous dans un conflit interne à se demander jusqu'où on peut aller pour assouvir nos petits besoins personnels en profitant des autres. On est fasciné de voir ce parangon total de l'égocentrisme qu'est le criminel aller jusqu'au bout. » Et c'est en sens que Goudreault signe ici, par l'absurde, un grand plaidoyer pour la compassion.

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