Patrick Nicol : émotions mélangées

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Patrick Nicol, au sujet de La nageuse au milieu du lac : « La mort, c'est grave, c'est triste, on ne peut pas traiter ça avec trop de distance. »

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Que devient une photo quand plus personne n'est capable d'identifier ceux qui s'y trouvent? se demande Patrick Nicol dans un nouveau livre imaginé autour de l'Alzheimer de sa mère, La nageuse au milieu du lac.

L'idée avait d'emblée quelque chose d'un peu étonnant. Patrick Nicol allait-il vraiment consacrer tout un livre à l'Alzheimer dont sa mère est morte il y a deux ans? L'écrivain qui s'est toujours méfié du pathos, qui entretient une peur maladive des violons, n'allait quand même pas verser dans le bête témoignage dégoulinant de bons sentiments, mais oserait-il enfin embrasser ce lyrisme dont ses narrateurs ont toujours été incapables?

« La mort, c'est grave, c'est triste, on ne peut pas traiter ça avec trop de distance, souligne-t-il d'entrée de jeu. Je n'ai pas pu me priver de la scène avec les oiseaux blancs qui volent dans le ciel, par exemple. J'ai souffert un peu en la faisant, mais il le fallait. Ce que je n'aime pas, en fait, c'est le kitsch. Je n'aime pas les émotions qui ne sont pas mélangées, parce que dans la vie, à moins que tu te fasses clouer la main, tu es toujours habité par au moins deux émotions. Toute mon esthétique [il mime des guillemets, pour dédouaner ce mot de son côté un peu pédant] repose sur la cohabitation entre plusieurs émotions. »

Un autre écrivain aurait peut-être dépeint un narrateur complètement anéanti par le lent dépérissement de sa mère. Celui de La nageuse au milieu du lac, un prof de cégep que reconnaîtront les habitués de l'oeuvre de Patrick Nicol, n'est jamais complètement dévasté, trop occupé qu'il est à se déplacer entre sa classe et l'hôpital, à trimballer sa mère entre un rendez-vous chez le spécialiste et sa résidence, à s'imaginer ce qui arriverait s'il entrait en collision avec la voiture devant lui.

Dit autrement : le narrateur de ce livre à classer quelque part entre le roman et le recueil de nouvelles n'a pas le temps d'être strictement triste. « Les vieux, c'est comme les bébés, tu passes ton temps à changer leurs couches, lance à moitié à la blague Patrick Nicol. Il faut que tu les laves, que tu leur trouves du linge. C'est technique. Il y a quelque chose d'hyper physique dans le vieillissement. »

Comme le souligne sa quatrième de couverture, ce neuvième livre de l'écrivain sherbrookois, son premier au Quartanier, témoigne néanmoins d'un effort de sublimation. Malgré sa pudeur, malgré sa vigilance face à l'émotion toute nue, Patrick Nicol s'autorise quelques vrais moments de pure beauté. Un texte intitulé L'hôpital montre par exemple la mère malade, autrefois infirmière, qui arpente les couloirs de l'institut en s'adressant aux membres du personnel comme s'ils étaient toujours des collègues.

Ne pas « se croire »

Bien que Patrick Nicol ne l'écrive évidemment jamais aussi explicitement, l'Alzheimer de la mère s'érige dans La nageuse au milieu du lac en métaphore d'une société qui perd la mémoire.

« J'ai résisté à cette idée-là parce que je la trouve trop simple, même si elle est bonne. J'ai déménagé les photos de famille de ma mère et à un moment donné, tu regardes ça et tu te rends compte que bientôt, plus personne ne va savoir qui sont les gens qu'on voit. Ça m'a frappé. Enseigner, c'est aussi beaucoup être en rapport avec le passé. C'est un passé assez immédiat d'après moi, jusqu'à ce que je me rende compte qu'il n'y a personne dans ma classe qui connaît les Doors. Quand tu enseignes, tu es toujours pris avec l'absence de mémoire des gens qui sont devant toi. Ils sont jeunes, ce n'est pas de leur faute, mais c'est peut-être aussi vrai que la société ne se rappelle pas de grand-chose», laisse tomber avec sa prudence habituelle le prof de littérature au Cégep de Sherbrooke.

Dans une scène particulièrement douce-amère, les professeurs de la formation technique du cégep où travaille le narrateur convoquent les professeurs de la formation générale dans l'objectif de mieux comprendre ce qu'ils enseignent (littérature, philosophie). Plutôt que de simplement tourner en ridicule l'utilitarisme ambiant, Patrick Nicol renvoie ici dos à dos la sottise de ceux pour qui tout doit servir à quelque chose et la certitude bornée avec laquelle certains représentants de la connaissance se retranchent dans les idées reçues et les arguments d'autorité.

« J'ai toujours pensé que c'était dommage que la culture se perde, mais aussi que les porteurs de la culture se comportent en général assez mal, qu'ils ne soient pas dignes. Le philosophe qu'on voit dans ce texte-là n'est pas super défendable. »

Au coeur d'une époque où la culture populaire s'infiltre partout et où le témoignage règne sur toutes les autres formes de discours, Patrick Nicol semble envisager la littérature comme un des derniers refuges du prêt-à-penser et des formules toutes faites. L'écrivain déculotte tout le monde avec le même mélange de vraie compassion et de nécessaire ironie. Ses narrateurs sont fatigués, ne parviennent jamais à « se croire ».

« À la fin, ça va être le thème dominant de mon oeuvre, l'incapacité d'être lyrique, de s'affirmer dans l'émotion, dans la colère, dans la conviction politique, l'incapacité de "se croire", comme tu dis. Quand tu te crois, c'est que tu te réfères à un ordre symbolique : le bon, le pas bon, les gentils, les méchants. Quand tu te crois, c'est parce que tu penses que tu as raison. »

Lancement de La nageuse au milieu du lac

Ce mardi 10 mars, 17 heures

O Chevreuil (62, Wellington Nord)

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