Daran et les petites apocalypses

Daran, bien calé dans le divan de la... (IMACOM, RENÉ MARQUIS)

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Daran, bien calé dans le divan de la loge de la défunte Petite Boite Noire.

IMACOM, RENÉ MARQUIS

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Le monde perdu, plus récent album de Daran, raconte les petites apocalypses jalonnant l'existence de cette bête précaire qu'est l'humain. Nous avons rencontré le Montréalais d'adoption il y a deux semaines dans l'arrière-boutique de La Petite Boite Noire, quelques heures avant que le feu ne parte avec la salle.

Vous nous pardonnerez, chers précieux lecteurs, ce lien peut-être un brin tiré par les cheveux, mais ne trouvez-vous pas particulièrement ironique que Daran nous ait accordé une entrevue au sujet d'un album peuplé de choses et d'existences précaires, Le monde perdu, dans la loge de cette Petite Boite Noire qui passerait au feu quelques heures plus tard, pas longtemps après que le musicien ait quitté la scène, où il accompagnait ce soir-là la chanteuse Kensico? Nous, oui.

Parce que les petites apocalypses, comme celle qu'a vécue la salle de spectacle de Wellington Sud, sont le pain et le beurre de ce disque entièrement guitare-voix, que le fana de Springsteen ne pourra s'empêcher de recevoir comme une réplique française au Nebraska du Boss. Même voix grave, même ciel gris foncé, mêmes personnages de prolos ordinaires ou de petits truands affligés par d'irréversibles coups du sort.

La chanson Le bal des poulets, texte magistral, représente la quintessence de la manière Daran, en ce qu'elle arrive à mettre en lumière l'improbable onirisme d'une vie d'usine où on abat de la volaille. « Il y a longtemps que je voulais vraiment avoir un texte au sujet de quelqu'un qui se retrouve dans cette spirale de fermeture d'usine et qui n'a pas été préparé pour, à qui on n'a pas appris à rebondir », se souvient l'artiste, bien calé dans le divan de LPBN. « Je voulais cette vision de l'intérieur. Bien sûr, on voit ça à la télé presque tous les jours, mais on ne fait pas attention. J'ai attendu longtemps. Je disais à Lebert [Pierre-Yves, son parolier attitré] : "Et alors mon texte sur la fermeture d'usine, ça s'en vient?" Quand je l'ai reçu, j'ai crié au génie. »

N'est-ce pas un désir un peu étrange, que de vouloir une chanson sur une fermeture d'usine? « J'ai toujours eu une fascination pour les petites histoires, les petites choses. Je trouve tellement qu'elles sont le reflet des grandes. Si on arrive à décrypter les petites histoires, on arrive à comprendre les grandes. À notre échelle, il vaut mieux traiter le détail que de faire des chansons à longue portée géopolitique. »

Chercher Daran

derrière les personnages

Réflexe de mélomane, a fortiori de journaliste musical : chercher l'homme derrière les personnages dont il épouse la voix et le regard, un procédé qu'adopte souvent Daran sur Le monde perdu. Difficile par exemple ne pas songer à l'exil montréalais du Français d'origine quand il chante le destin des Gens du voyage, pièce consacrée à l'accablant quotidien des Roms sédentarisés (même si, bon, la vie de Daran, elle, apparaît plutôt agréable). Le déracinement, c'est un de ses grands thèmes, depuis l'album Déménagé (1997).

« Une amie m'a aussi fait remarquer que plusieurs chansons partent de l'enfance. » Elle a été pour vous particulièrement mélancolique? « Oui, je crois que mon enfance est encore aujourd'hui le puits de toute ma force. J'y ai accumulé assez d'énergie pour pouvoir encore faire des disques aujourd'hui. Ce n'était pas une super période. De 11 à 20 ans, je n'ai pas aimé du tout. J'ai été en internat loin de chez moi, loin de mes parents. C'est une fracture fondatrice. Ce qui fait qu'aujourd'hui, je n'ai pas tellement la notion de territoire. J'habite là où j'ai le plus envie d'habiter. » C'est-à-dire, depuis 2010, à Montréal.

Et si la précarité des destins que vous chantez vous interpellait particulièrement parce que la carrière de musicien est par définition précaire? « C'est une vie que je n'ai pas choisie, observe-t-il. Ça a toujours correspondu plus à une nécessité qu'à un choix. Les gens qui envient ceux qui ont un don en musique ont tort. Ce n'est pas un don à la base, c'est une tuile. »

Une tuile, comme une malédiction? « Presque. [Il rigole. Daran a un sens aigu de l'humour noir.] Ce sont des métiers d'intime conviction. Plein de gens ont la même intime conviction que moi, mais pas tout le monde va réussir à en vivre. Ils sont chanceux ceux qui comme moi arrivent à en faire quelque chose, mais au départ, c'est un handicap. J'aurais pu vouloir être pilote de ligne ou ingénieur aéronautique, mais non, la vie m'a amené là-dedans. D'un autre côté, j'en survis depuis assez longtemps, et survivre en faisant quelque chose qu'on aime, c'est bien. Je n'oublie jamais qu'il y a des gens qui se lèvent à six heures chaque matin pour aller travailler à l'usine. »

Daran en spectacle

Ce samedi 31 janvier, 20 heures

Au Centre d'art de Richmond

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