La Petite Boite Noire, une sorte d'église

C'est bien ce qu'était La Petite Boite Noire,... (IMACOM, FRÉDÉRIC CÔTÉ)

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C'est bien ce qu'était La Petite Boite Noire, une sorte d'église. Le feu est parti avec l'autel, mais ne pourra jamais avoir raison de notre foi en la musique et en son pouvoir d'illuminer nos vies.

IMACOM, FRÉDÉRIC CÔTÉ

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Le bâtiment où logeait la salle de spectacle La Petite Boite Noire s'envolait en fumée dans la nuit de vendredi à samedi. Dominic Tardif, qui était sur place, raconte.

Le bâtiment où logeait la salle de spectacle... (Imacom, Julien Chamberland) - image 1.0

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Imacom, Julien Chamberland

Le bâtiment où logeait la salle de spectacle... (IMACOM, MAXIME PICARD) - image 1.1

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IMACOM, MAXIME PICARD

D'abord cette image : samedi matin, au lendemain de l'incendie, quatre gars se dressent, rue Wellington Sud, sous l'enseigne du stand à taxi, devant les ruines de La Petite Boite Noire, aussi bien dire devant les ruines de leur Petite Boite Noire. Quatre gars, les deux pieds dans la patinoire qu'a formée l'eau avec laquelle les pompiers ont arrosé le brasier, dont le regard se perd dans le vide auquel a laissé place le feu. Je les ai à peine salués que je les entends déjà s'inquiéter du sort des locataires des sept appartements que comptait aussi le bâtiment.

Entouré de ses collègues Jacques-Philippe Lemieux-Leblanc, Julien Fortin et Benjamin Le Bonniec, le directeur de la programmation Philibert Bélanger dira dans quelques instants au micro de la télé de Radio-Canada que « La Petite Boite Noire, c'est plus qu'un local, c'est un esprit que le feu ne peut pas détruire » (je paraphrase), mais pour l'instant, en ce samedi matin, les quatre gars ont les pieds et le coeur dans la glace.

Vous le savez sans doute déjà : tard vendredi soir, quelque part autour de 23 h 45, un feu se déclarait dans l'édifice où logeait La Petite Boite Noire. C'était jusque-là, excusez le cliché, une soirée normale à LPBN : bières du Trou du diable sur la table, regards complices entre les habitués et foule attentive à la première partie signée Kensico. Le programme principal, Blood and Glass, avait bien débuté un peu tard, mais bon, on s'en fout, c'est vendredi.

Autour de 23 h 30, je glisse à l'oreille de mon amie Kate que « ça sent la boucane ». Réconfortante odeur de feu de foyer. Réconfortante, parce qu'il faisait spécialement froid ce soir-là à LPBN. Blood and Glass en est à débuter sa troisième chanson quand l'alarme d'incendie se déclenche. Mais personne ne bouge et les musiciens ne lâchent pas leurs instruments.

« On jouait une chanson qui s'appelle Merry Go Round et elle était dans la même tonalité que l'alarme, alors on n'a pas arrêté », me raconte le lendemain après-midi la chanteuse Lisa Moore, encore sous le choc. « On pensait que c'était une fausse alarme. »

L'odeur, maintenant beaucoup moins réconfortante, monte rapidement aux narines de la cinquantaine de spectateurs. Les premiers à mettre le nez dehors constatent, en jetant un oeil dans la ruelle, que l'alarme ne ment pas.

« Tout le monde rentre en dedans ramasser quelque chose », hurle une bonne samaritaine aux spectateurs stupéfaits massés devant la porte. Des dizaines de personnes retournent à l'intérieur puis ressortent avec, dans les mains, une pédale, un tambour, une poignée de fils. Ces dizaines de spectateurs donnent alors à voir une certaine idée de la solidarité qui distingue LPBN de bien d'autres salles. Certains téméraires tentent d'y retourner une deuxième fois et se voient bloquer l'accès par les policiers.

Une autre image qu'on gardera en tête : François Lafontaine, claviériste de Blood and Glass, tenant son gros piano rouge contre son coeur, comme on tient un nourrisson. « J'ai perdu mon ordinateur, notre batteur a perdu des cymbales, mais c'est rien à côté de ce qu'on aurait perdu sans l'aide des gens », jure Lisa Moore.

Une nouvelle Petite Boite Noire?

C'était en juin 2010. Arcade Fire élisait contre toute attente le Théâtre Granada comme lieu où étrenner son The Suburbs à paraître. Jacques-Philippe Lemieux-Leblanc, pas fou, invitera chez lui dans son loft de la rue Albert les mélomanes venus de partout au Québec à poursuivre la fête, après les deux concerts de la bande à Win Butler, au son de son groupe de l'époque, The Banjo Consorsium. De la bonne promo.

Le loft en question se métamorphosera bientôt en Petite Boite Noire, deviendra un véritable OBNL (ce qui veut dire que tout le monde y travaille bénévolement) et présentera plusieurs spectacles d'artistes émergents/marginaux. Jusqu'à ce que les autorités signalent à Jacques-Philippe et à son équipe que son loft n'est pas conforme aux normes de sécurité en vigueur. Première tuile : il faudra trouver un nouveau local, l'aménager, recourtiser le public.

La Petite Boite Noire renaîtra fin novembre 2012 sur Wellington Sud lors d'un spectacle de Daran. Daran qui, goûtez un peu l'ironie, était là vendredi dernier, en tant que guitariste accompagnateur de Kensico.

Difficile donc pour Jacques-Philippe Lemieux-Leblanc de ne pas recevoir cet incendie comme une deuxième baffe au visage. Mais déjà, samedi midi, dans la maison du Vieux-Nord de Philibert après avoir quitté Wellington Sud et ses ruines, le fondateur de LPBN se laissait convaincre qu'il fallait s'entêter. Des cafés Baileys et des mimosas seraient versés et apaiseraient un peu la douleur encore vive.

Je montre aux gars la photo que j'ai prise le soir d'avant dans la loge de LPBN, où j'interviewerais justement Daran, en prévision du concert qu'il devait y donner le 30 janvier. Que voit-on sur la photo? Un dessin superbement nono gribouillé par les poilus locaux de Mojo Wizard. Les murs de la loge étaient couverts d'affectueux dessins et messages du genre. Tout ça n'existe plus.

Mais il existe toujours, Philibert a raison, cette idée à laquelle tiennent un certain nombre de beaux illuminés : qu'un spectacle de musique est d'abord et avant tout une rencontre humaine entre un artiste et un public. Idée malmenée par l'époque, mais qu'il faut défendre plus que jamais devant le bulldozer de l'abêtissant divertissement.

Que faire en attendant une éventuelle nouvelle Petite Boite Noire? Vous pouvez contribuer à la campagne de sociofinancement que mettait en ligne lundi soir son équipe afin d'asseoir une relance. Vous pourrez aussi assister à un spectacle-bénéfice qui devrait avoir lieu bientôt.

Vous pouvez surtout continuer d'aller voir des spectacles, parce ceux déjà inscrits à l'horaire trouveront en partie refuge ailleurs, sous différents toits, dans une forme de Petite Boite Noire itinérante. Quant aux concerts que le Granada avait inscrits à l'horaire de LPBN, ils seront tous présentés au Théâtre même, sur Wellington Nord.

Que faire d'autre en attendant? Peut-être réécouter cette belle chanson de Daran intitulée Une sorte d'église. Parce que c'est bien ce qu'était La Petite Boite Noire, une sorte d'église. Le feu est parti avec l'autel, mais ne pourra jamais avoir raison de notre foi en la musique et en son pouvoir d'illuminer nos vies.

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