Richard d'Anjou : se tenir debout

Richard d'Anjou sur scène, lors d'un concert retour... (Archives, La Presse)

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Richard d'Anjou sur scène, lors d'un concert retour de Too Many Cooks en 2012. Le chanteur joignait récemment les rangs de la formation Bad Boyz Boogie.

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Richard d'Anjou, cofondateur de la mythique formation sherbrookoise Too Many Cooks, se convertissait récemment au blues en compagnie de Bad Boyz Boogie. Symptôme de sa crise de la cinquantaine? Et si Richard avait toujours au fond été un bluesman?

Si chanter le blues, c'est sublimer sa tristesse, pacifier sa souffrance en la transformant en musique, Richard d'Anjou n'a jamais chanté autre chose que le blues. Écoutez-le raconter l'acte fondateur, profondément enraciné dans la douleur, de sa vie de musicien : « Mon oncle Daniel s'est suicidé quand j'avais 15 ans et il m'a laissé sa guitare, ma première guitare. Je l'aimais beaucoup Daniel, il était jeune quand il est parti, il m'a énormément inspiré. Je me suis tout de suite mis à composer des tounes. Je me souviens que ça me faisait du bien. »

De se faire du bien, Richard d'Anjou en avait à cet âge-là souverainement besoin, lui qui partage avec l'archétype du bluesman rudoyé par la vie une enfance assombrie par des parents pas spécialement doués pour le bonheur. « Mon père et ma mère, c'était deux dépendants affectifs et quand ils se chicanaient, ils se chicanaient. Disons que ma soeur et moi, on a souvent pleuré en dessous de nos lits », se rappelle-t-il.

Après avoir terminé son secondaire à Magog, d'Anjou trimballe sa teigneuse gueule digne de Joe Strummer au Cégep de Sherbrooke, gratte la guitare entre les cours, fait ramollir le coeur des filles (vous voyez la scène). « Quand je jouais, les gens se taisaient. Je sentais qu'il se passait de quoi quand je sortais ma voix. Je me souviens aussi du père d'une de mes blondes, Mimi. Le soir, quand Mimi et la blonde de son père étaient couchées, le bonhomme et moi on prenait un coup dans les toilettes de son appart. Il était couché dans le bain, moi dans la douche. Il me faisait jouer jusqu'aux petites heures. »

Mais Richard d'Anjou n'avait jamais encore jusque-là été membre d'un authentique et véritable groupe. « J'entendais parler d'un Dan Georgesco depuis longtemps. Je l'ai finalement rencontré un soir chez Ronnie [défunt bar du centre-ville]. Je me souviens, on était dans le coin des toilettes et il y avait un gros taupin en arrière de lui qui voulait lui casser la gueule. Il était dans son dos, il le harcelait et pendant ce temps-là, Dan me demandait si ça me tentait de jammer avec lui. Je lui ai répondu : "Appelle-moi demain si t'es encore en vie." »

Le guitariste Dan Georgesco survivra à cette imposante confrontation et fondera avec d'Anjou Too Many Cooks. Le duo (auquel se joindront différents musiciens au cours de son existence) s'impose en 1988 avec un premier et mythique album homonyme (Rita, Believe Me Sister) puis signe avec l'importante étiquette A&M Records. Mais en bon bluesman, Richard d'Anjou ne cesse d'être pourchassé par la malchance. Les bienfaiteurs de Too Many Cooks au sein d'A&M Records sont évincés de la boîte à la suite de sa fusion avec Polygram. Le deuxième album du groupe, Food Fight, prendra à toutes fins pratiques la poussière sur les tablettes.

« Fais attention mon petit gars »

Too Many Cooks poursuivra malgré tout sa route pendant trois autres albums et fournira de nombreux classiques au catalogue du rock québécois, dont Decadence et Face to Face, puissants refrains sur lesquels Richard d'Anjou tutoie ses démons. Lesquels démons? Les mêmes qui avaient en leur temps mené ses mentors à leurs pertes : alcool, drogues, ego boursouflé. « Mes héros sont quasiment tous morts étouffés dans leur vomi », blague-t-il aujourd'hui, et ce n'est pas parce qu'on rit que c'est drôle.

Comment pouvais-tu écrire ces chansons qui témoignent d'une grande lucidité quant à ta déchéance annoncée, tout en continuant de creuser ta tombe? « J'ai toujours eu cette lucidité-là. C'est bizarre, mais je l'ai su très jeune que j'étais dépendant, que j'avais des problèmes de toxicomanie, répond-il. À 14 ans, j'ai calé un 10 onces de Caribou et j'ai senti la chaleur monter en dedans de moi. Ça faisait du bien. Tout de suite, je me souviens m'être dit : "Fais attention mon petit gars, tu vas avoir des problèmes avec ça." »

Sa passion pour l'abus, que l'on portait jusque-là au compte de son statut de rock star, s'amplifie après la dissolution de Too Many Cooks à la fin des années 90. Grosse, grosse dérape. « Je suis déménagé de Montréal à Sherbrooke pour une fille, j'essayais de me trouver des jobines, mais je consommais encore énormément. La fille a fini par me laisser au téléphone, elle était dans le Nord, je ne pouvais pas la joindre. Ç'a été l'élément déclencheur. Cet été-là, mes chums m'ont ramassé trois fois couché par terre avec le centre antipoison en stand-by. Un soir, un de mes chums s'est écoeuré et il a appelé l'ambulance. »

L'ombre de lui-même qu'était devenu d'Anjou se soumet à une thérapie de 28 jours. C'était il y a dix ans. Si bien qu'en 2012, c'est un chanteur aux biceps saillants et sourire serein (mais toujours un peu teigneux) qui montait sur la scène de la Fête du lac des Nations à l'occasion de la tournée retour de Too Many Cooks.

Le Holy Grail

« Je me souviens, quelque part en 90, le frère de Dan est arrivé avec les Complete Recordings de Robert Johnson [le roi du delta blues] », raconte Richard d'Anjou au sujet de son lointain amour pour cette musique de douleur et de poussières. « Je suis parti vers le dépanneur m'acheter des bières, puis je suis revenu à l'appart en sautillant, j'avais quasiment les larmes aux yeux. C'était comme le Holy Grail. »

Il voue toujours une immense admiration à Robert Johnson, mais n'a plus besoin de s'anesthésier pour goûter la grâce de ses complaintes. Richard d'Anjou a deux enfants, une blonde qu'il aime. Il franchira bientôt le cap des 50 ans, presque deux fois l'âge qu'avait Johnson quand le diable lui a fait la passe. Il chante depuis cet été au sein de Bad Boyz Boogie, formation habituée des festivals de blues qui faisait paraître cette année un nouveau EP, Bad Boyz Boogie and Friends. I'm On My Knees, proclame Richard sur la pièce inaugurale avec l'assurance du gars qui sait ce que ça veut dire, se tenir debout.

À retenir

Bad Boyz Boogie

Ven. 19 déc., à 20 h

Cabaret Eastman (4, chemin George Bonnallie, Eastman)

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