Michel-Olivier Gasse

Traité du zen et de l'installation des cordes à linge

Michel-Olivier Gasse mythifie sa cour arrière dans De... (COURTOISIE LEPETITRUSSE)

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Michel-Olivier Gasse mythifie sa cour arrière dans De Rose à Rosa, son deuxième livre.

COURTOISIE LEPETITRUSSE

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Il n'y a pas plus doué que Michel-Olivier Gasse pour mythifier un coin de rue, un dépanneur décrépit ou une corde à linge, confirme son deuxième livre, De Rose à Rosa.

Quelque part dans une ruelle de Villeray à Montréal, Michel-Olivier Gasse est découragé. «Man, je suis devant la corde à linge d'un voisin et, sérieux, je n'ai pas de respect pour comment c'est installé», soupire-t-il au bout du sans fil entre deux bouffées de cigarette.

Parce que pour Gasse, fixer une corde à linge et, surtout, disposer ses t-shirts sur la corde à linge, c'est du sérieux. «Moi, je suis assez tight dans ma technique d'étendage», assure-t-il avec l'orgueil du colosse qui ouvrirait le capot de sa voiture montée. «Je te dis, on a une coloc chez nous pour une couple de mois et l'autre fois, elle met une brassée sur la corde. J'ai une amie qui habite au coin de la rue, elle passe dans la ruelle, elle regarde ça et elle me demande: "Coudonc, Gasse, c'est à qui ce linge-là? Me semble que ça ne ressemble pas à ta manière d'étendre." Elle ne reconnaissait pas ma technique.»

Et notre interlocuteur de disserter pendant dix, douze minutes au sujet de cet art étonnamment sophistiqué qu'est l'étendage. Du Gasse tout craché, quoi, que l'on retrouve presque à l'identique à la barre de son plus récent livre, De Rose à Rosa, un recueil d'histoires glanées autour de chez lui, dans son Villeray d'adoption (des textes pour la plupart d'abord parus sur voir.ca). D'où ce titre, clin d'oeil à Rose, la voisine de l'appartement «collé sur la 40» dans lequel débute le livre, et à Rosa, la voisine de l'appartement dans lequel Gasse emménage avec sa blonde, deux rues plus loin, quelques cent pages plus tard (et où il vit toujours).

De Rose à Rosa, c'est donc Gasse tel qu'en lui-même, qui noue une amitié étrange avec le petit trafiquant derrière le comptoir du dépanneur, qui enguirlande le désoeuvré de fils de Rosa ou qui transforme en numéro de cirque l'installation d'une corde à linge. C'est encore plus authentiquement Gasse que dans Du coeur à l'établi, picaresque récit des aventures de son alter ego Manu, même si on renoue dans ce nouveau livre avec cette même façon pas tape-à-l'oeil du tout de traduire à l'écrit le rythme d'une certaine oralité, qualité rare qui avait propulsé ce premier roman au sommet de notre palmarès personnel des meilleures parutions de 2013.

Et quand on dit «recueil d'histoires», il faut entendre le mot histoire au sens de «raconteur d'histoires», parce que c'est bel et bien ce que fait ici Gasse, raconter des histoires, en mythifiant avec tendresse un coin de rue, en cartographiant de personnage pittoresque en personnage pittoresque son quartier, en zoomant sur la part d'extraordinaire que recèle toujours le quotidien, pour peu qu'on attende qu'elle surgisse.

«Je ne suis pas un gars qui philosophe ou qui réfléchit tant que ça, mais je porte attention aux petites affaires», explique le bassiste attitré de Vincent Vallières, aussi aperçu aux côtés de Dany Placard et de Chantal Archambault ou à la tête de Caloon Saloon. «Je me rends compte que la plupart des textes que j'ai mis dans ce livre-là ont été pratiqués à l'oral avant. Ce sont toutes des affaires qui me sont arrivées, qui n'avaient pas de bon sens et que j'ai racontées à mes chums. À force de les raconter dans la van de tournée, le récit se construit, je trouve où se situe le climax, où se situe le punch. Si ma blonde me vole un punch avant quand je sois rendu, je pogne les nerfs.»

«Le dernier bastion de la vie d'avant»

Il a beau assurer avec cette humilité qu'on lui connaît qu'il n'a pas l'étoffe d'un philosophe, Michel-Olivier Gasse dessine en creux dans De Rose à Rosa les contours d'un art de vivre, d'une manière malmenée par la frénésie de l'époque d'épouser le cours des heures, de siroter de la bière ou du café sur le balcon, d'entamer avec le voisin ou le facteur une conversation qui ne mènera à rien. On pourrait presque parler d'une forme de zen avec, en lieu et place des mantras propres à la méditation, une trame sonore composée de vieux country sur vinyle.

«Je suis un gars qui vit très lentement, qui se satisfait de peu, qui aime faire le lavage, la vaisselle, arroser ses plantes», confie celui qui a grandi à Sherbrooke. «Je me sens plus groundé dans la vraie vie quand j'ouvre mon ordi juste trois heures après m'être levé, que lorsque je me réveille avec l'alarme de mon cell.»

Il y a aussi dans ce livre un Montréal qui n'a pas beaucoup changé depuis Michel Tremblay. Le musicien devenu écrivain observe et célèbre avec une affection bourrue ce «dernier bastion de la vie d'avant, celle du téléphone fixe, du radiocassette, celle qui n'est pas documentée dans ses moindres détails.» Il y une nostalgie dans De Rose à Rosa pour des idées désuètes comme le bon voisinage ou le service à la clientèle sincèrement amical que la lente javellisation du monde entreprise par les condos de luxe et les grandes surfaces tente d'achever.

«C'est une affaire qui énerve Vallières au plus haut point, mais j'essaie tout le temps de créer une relation avec la serveuse au restaurant, même si c'est superficiel, rigole Gasse. Ça me déçoit vraiment quand c'est une autre serveuse que celle qui a pris ma commande qui vient me porter mon plat. J'ai un voisin qui s'est fait voler cette semaine et j'étais dans ma cuisine, ils ont pété des fenêtres et je n'ai rien entendu. Je m'en veux au plus haut point. Pour moi, toutes ces relations-là sont importantes. On se surveille, on s'entraide entre voisins, même si on ne va pas au bout des choses, même si on ne connaît pas toujours nos noms.»

Il ajoute: «Rosa sait que je m'appelle Michel seulement depuis deux semaines.» Une phrase qui résonne comme la promesse d'une suite.

À retenir

De Rose à Rosa de Michel-Olivier Gasse

Éditions Tête Première

En librairie le 4 novembre

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