Les Turcs Gobeurs d'Opium: brûler d'un seul coup

Les Turcs Gobeurs d'Opium raconteront le feu aux... (IMACOM, MAXIME PICARD)

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Les Turcs Gobeurs d'Opium raconteront le feu aux forêts avant de s'éteindre d'eux-mêmes.

IMACOM, MAXIME PICARD

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Les Turcs Gobeurs d'Opium préfèrent brûler d'un seul coup que de se consumer tranquillement. Raconter le feu aux forêts sera le dernier spectacle de l'éternelle jeune compagnie de théâtre de Sherbrooke.

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André Gélineau derrière sa table de travail pendant les répétitions de Raconter le feu aux forêts, le dernier spectacle que présenteront les Turcs Gobeurs d'Opium.

IMACOM, MAXIME PICARD

«Il y a une des comédiennes qui avait les clés du Théâtre Léonard-Saint-Laurent. On entrait là la nuit, on s'amenait de l'alcool et on répétait de façon illégale», se rappelle André Gélineau au sujet de la naissance des Turcs Gobeurs d'Opium, qu'il fondait il y a dix ans avec Alexandre Leclerc, Marianne Roy et Véronique Laroche. Sous sa casquette jaune fluo, le metteur en scène esquisse une moue un peu découragé, quoique surtout amusé, par cette évocation du gentil trublion qu'il était à 23 ans.

«Il y avait cette envie de préparer un show en cachette», poursuit-il en parlant de La leçon, le Ionesco qui deviendrait en 2004 le premier spectacle des Turcs. «On commençait à être engagés chacun de notre côté par certaines compagnies de théâtre de Sherbrooke, on commençait à être connus du milieu et on se disait: "On va surprendre! Ça va sortir de nulle part", d'où ce nom un peu too much, très volontaire.»

Nom qu'ils auront été nombreux à massacrer au cours de la dernière décennie. «Tu te rappelles-tu du monsieur qui nous appelait les Tuques Gobeurs de Pommes?» demande Gélineau à son collègue Simon Vincent, un des quatre membres, avec Alexandre Leclerc et Emmanuelle Laroche, de ce qui sera l'ultime incarnation des Turcs (salutations à Marianne Roy, Véronique Laroche et Marie-Claude Élias, qui ont toutes déjà été des Turcs en règle).

Ultime incarnation, parce que le rideau tombera pour une dernière fois sur les Turcs Gobeurs d'Opium le 1er novembre, au début du mois des morts. Acculés au pied du mur par des responsabilités extra-artistiques de plus en plus pesantes, ils auront préféré brûler d'un seul coup que de lentement se consumer en croulant sous de trop accaparantes tâches qui n'ont rien à voir avec la création.

À l'instar d'un nombre de plus en plus important de jeunes compagnies québécoises, les Turcs Gobeurs d'Opium ne seront jamais parvenus à décrocher ces subventions au fonctionnement qui leur auraient permis d'asseoir leur pérennité en annualisant leurs activités et en engageant des employés permanents pour assurer la gestion administrative.

En clair: les Turcs survivent seulement grâce aux subventions qu'ils décrochent pour la création des spectacles qu'ils présentent à chaque année, enveloppes ponctuelles qui pourraient leur échapper à tout moment. Le travail de promotion et de comptabilité, entre autres tâches connexes, doit entièrement être assumé, presque bénévolement, par les membres de la compagnie. «J'ai l'impression qu'il y a une partie de ma vie qui passe dans cette gestion. Ce temps-là, je veux l'avoir pour faire l'art», explique Gélineau.

Une écriture «onirough»

André Gélineau assure qu'il ne savait pas au moment d'écrire Raconter le feu aux forêts qu'il s'agirait du point final des Turcs. L'auteur et metteur en scène plaide le heureux hasard en évoquant le propos de la pièce, qui s'arrime étonnement bien aux circonstances. «Ça raconte la fin de quelque chose et le commencement de quelque chose d'autre», signale-t-il dans une des salles de répétition du Centre des arts de la scène Jean-Besré. «Il y a une vraie lumière à la fin.» Il ajoute cette remarque sylvicole, à entendre au sens métaphorique: «Quand une forêt brûle, il y a une nouvelle forêt qui pousse, et c'est souvent une forêt plus chouette.»

Un homme-chien, sa mère vilainement surnommée Catin et une jeune fille endeuillée baptisée Cyndy (en hommage à Cindy Lauper, mais avec deux y pour l'originalité) peuplent l'ultime spectacle des Turcs, mettant en scène les comédiens Alexandre Leclerc, Jean-Guy Legault, Ann-Catherine Choquette, Emmanuelle Laroche et Jacinthe C. Tremblay.

On reconnaîtra là les obsessions qui ont taraudé Gélineau au cours de la dernière décennie (il a signé ou cosigné tous les textes depuis Bazooka, la troisième production des Turcs): la culture populaire comme miroir de nos rêves brisés, l'imaginaire comme échappatoire à un quotidien aliénant, la nature plus grande que soi et dont on aurait intérêt à se méfier.

«Et il est encore question de deuil et de mort, on ne s'en sort pas», ajoute, hilare, l'hypocondriaque avoué qu'il est.

On reconnaîtra aussi dans Raconter le feu aux forêts la langue de Gélineau, sans doute le trait le plus singulier du théâtre des Turcs. Une langue «onirough», pour reprendre le joli mot-valise de son amie dramaturge Sarah Berthiaume. «J'aime qu'il y ait une poésie, une verve qui ne soit pas que réaliste, mais que ce soit ancré dans des trucs très quotidiens, très populaires. J'aime qu'il y ait un choc entre l'onirisme et ce qui est plus crade. Parce que la beauté est partout, elle se trouve aussi dans les choses sales, même dans ce qu'on n'apprécie pas de nous-mêmes. Le théâtre, ça peut aussi être une façon d'apprivoiser ça.»

Raconter d'autres histoires ailleurs

Malgré les onze productions qu'ils revendiquent, les Turcs Gobeurs d'Opium seront toujours demeurés à Sherbrooke LA jeune compagnie, rare dépositaire d'un théâtre excessif et échevelé. Les Turcs auront aussi incarné une rare alternative aux autres compagnies estriennes, parfois engoncés dans de veilles idées, de vieux réflexes.

Que les Turcs Gobeurs d'Opium soient confinés au précaire statut d'éternels représentants de la relève, malgré ces dix ans de création sans relâche, augure mal pour les jeunes créateurs qui devront s'épanouir sous un ciel lugubre, pris à la gorge par un soutien public à l'art de plus en plus anémique.

S'il dénonce ce désengagement des institutions, Gélineau envisage avec philosophie le hara-kiri que s'infligeront les Turcs: «Tu parles des vieux créateurs qui tombent dans certains patterns, mais on ne fait pas exception à ça. Notre mort va peut-être nous amener à nous sortir de nos ornières, nous permettre d'explorer autre chose.»

«On va aller raconter d'autres histoires ailleurs», lance Catin à Cyndy sur un ton implorant dans une des dernières scènes de Raconter le feu aux forêts. On aura compris que ce sont aussi un peu les Turcs Gobeurs d'Opium qui parlent.

À retenir

Raconter le feu aux forêts

Du 17 octobre au 1er novembre

Théâtre Léonard-Saint-Laurent (200, rue Peel)

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