La nuit dernière, lorsque nous étions jeunes

Dominic Tardif. Aime les rockeurs vieillissants, les causes... (SPECTRE MÉDIA)

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Dominic Tardif. Aime les rockeurs vieillissants, les causes perdues et les vérités inavouables.

SPECTRE MÉDIA

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La nuit dernière, nous étions jeunes, connaissions tous les chauffeurs de taxi par leur prénom, frenchions sur les tables de billard de bars désormais fermés comme s'il ne suffisait que de merveilleusement mêler nos langues pour abolir l'aurore. Nous courions l'un derrière l'autre sur Wellington Nord, fendant de nos joues rougies une neige tragiquement idyllique. Toutes les musiques résonnaient dans nos oreilles comme la grisante trame sonore de nos extravagantes espérances. Nous n'avions aucune autre intention que de faire de sublimes mauvais choix.

La nuit dernière, t'en souviens-tu?, nous parlions du manque de sommeil comme d'un sacerdoce, ne connaissions rien de la mort, du doute et de l'amertume. Le groupe sur scène jouait si fort, je peinais à entendre ce que tu me disais, mais n'aurais échangé ce que je lisais sur tes lèvres contre aucune autre ivresse. Oh last night, we were so young, tous nos amis toujours si près de nous que la nécessité de les prendre dans nos bras ne nous avait jamais effleuré l'esprit.

Et maintenant, tu marches parfois dans cette ville comme dans un champ de ruines constellé de rêves fanés, rues couvertes d'un anxiogène mélange de sloche et de faux serments, toutes les portes camouflant le souvenir pourri d'une idée regrettable. Nous nous sentons souvent si las dans cette ville à qui nous avions pourtant tout juré. Il n'est pas encore trois heures et me voilà déjà plus nostalgique que Frankie après huit martinis.

Chers amis, je vous écris du haut de la King cette lettre d'adieu qui n'est pas une lettre d'adieu, mais bien la difficile profession de foi de celui qui continue d'y croire par-delà ce que la raison recommande. Cette lettre d'adieu n'est pas une lettre d'adieu, je le répète, mais bien une narquoise prière adressée au cours des jours qui s'accumulent sur nos épaules comme de lourds flocons de février, et que nous secourons de toutes nos forces parce qu'il le faut bien. Restons jeunes, mon frère, restons jeunes, ma soeur, éternellement émerveillés par le soir qui tombe, éternellement prêts à faire des folies juste parce que c'est vendredi.

Je vous écris du haut de la King ce mélancolique au revoir à 2015 ainsi qu'à ce journal que j'ai aimé comme on aime la sauveteuse qui nous arrache aux eaux menaçant de nous avaler. Ce qui ne devait être qu'une histoire d'un soir disparaît à présent sans que je sache me rappeler ma vie d'avant.

Bras dessus, bras dessous avec l'ange qui veille sur nos nuits, Sherbrooke ressemble toujours à une promesse à laquelle la gorgée de prosecco que je bois à l'instant et cette vue, belle comme une chanson pas encore écrite, me donnent le goût de croire.

C'est bientôt le last call et il neige sur Sherbrooklyn, douce Caroline, de salvatrices peaux de lièvres. Les bars déversent dans les rues leur flot de fêtards regagnant dans une démarche chancelante la chaleur de leurs appartements. Juré, craché : je me lèverai tôt demain matin pour pelleter et espère fort révéler, sous cette première bordée, les trottoirs immaculés sur lesquels nous pourrons bientôt écrire de nouvelles histoires.

Dominic Tardif

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