Une bière Clamato avec Benoit Huberdeau

Benoit Huberdeau : « Les gens disent qu'après ce que... (SPECTRE MÉDIA, MAXIME PICARD)

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Benoit Huberdeau : « Les gens disent qu'après ce que j'ai vécu, il faut refaire sa vie. Je déteste cette expression-là, parce que ça voudrait dire que je détruis tout. »

SPECTRE MÉDIA, MAXIME PICARD

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En février 2014, Dominic Tardif s'entretenait avec Benoit Huberdeau en marge de la Semaine nationale de prévention du suicide. À l'occasion de sa dernière chronique dans La Nouvelle, notre collaborateur retrouve celui qui, considère-t-il, a littéralement changé sa vie.

C'est la première question que je pose à Benoit quand il arrive à la Taverne : de quelle couleur sont les murs, en dedans de toi? En février 2014, ils étaient recouverts de gris, qu'il me disait, je n'ai aucune certitude, outre l'amour pour ma fille Marilou. Magalie, son autre fille, n'était plus là depuis environ un an et demi. Tous les tiroirs étaient grands ouverts dans sa tête, prêts à ce qu'il en inspecte le contenu. C'était le plan de Benoit pour les mois à venir : faire du ménage.

« Là, je te dirais que le gris s'est transformé en arc-en-ciel. » Il m'annonce ça avec un grand sourire, incrédule comme un gamin devant le merveilleux cadeau que lui offrirait papa Noël. « Le soleil se levait depuis un bout, mais je ne le voyais pas au complet. Dans ma maison, aujourd'hui, il y a encore cette couleur-là, le gris, mais la maison a pris plein d'autres couleurs. »

Il s'en est passé des choses dans la vie de Benoit Huberdeau depuis notre première rencontre : une campagne électorale en tant que candidat indépendant lors des plus récentes élections fédérales, une séparation, un cinquantième anniversaire, une année sabbatique (qui tire à sa fin), une nouvelle blonde et plusieurs journées chez Moisson Estrie ou à l'Armée du Salut. Benoit Huberdeau est, oui, le genre d'homme rare qui occupe son année sabbatique à faire du bénévolat, à ce point bon qu'on ne peut s'empêcher de lui soupçonner un travers impardonnable (en vain). Ça se peut, il faut bien l'admettre, des gens vraiment généreux.

En février 2014, je prenais donc dans le cadre de cette chronique (qui ne portait pas encore ce nom) une bière avec Benoit pour parler du suicide de sa fille, Magalie, survenu en août 2012. Je m'étais rarement senti, en arrivant là où nous nous étions donné rendez-vous, aussi petit dans mes pantalons. Stress du débutant qui n'avait jamais abordé pareil sujet, encore moins avec un inconnu. Je suis reparti de nos intenses deux heures de jasette comme sur un nuage. Souvenir photographique de la petite neige qui tombait sur Sherbrooke ce samedi soir-là.

C'est grâce à Benoit que j'ai compris que toutes les questions méritent d'être posées, à condition que la réponse nous intéresse sincèrement. C'est grâce à Benoit que j'ai compris que le journalisme servait aussi à ça, à débusquer les filous, oui, à ramener à leurs devoirs nos adorables dirigeants, oui, mais aussi, dis-je, à demander aux miraculés du pire comment ils parviennent à traverser leurs journées. J'ai depuis Benoit la conviction que ça aide à vivre, de simplement savoir comment les autres font.

Benoit carbure toujours au wake up call qu'a été pour lui le départ de Magalie. Il disait début 2014 vouloir « continuer le combat », mais la forme que prendrait ce combat demeurait floue. Il a depuis trouvé sa cause : la fin du gaspillage alimentaire. Il serait possible de détourner des poubelles la bouffe qu'y larguent toujours plusieurs supermarchés, et de la diriger vers ceux qui ne savent pas comment ils vont faire pour manger ce soir, insiste-t-il. Ça aura été le principal message de sa campagne électorale, de suggérer à nos élus de faire de Sherbrooke la première ville au Québec qui légiférerait contre cette aberration.

Oublie pas nos plus belles pages

Je demande à Benoit pourquoi il a attendu en août dernier pour enlever le portrait de sa fille qui lui servait de photo de profil sur Facebook. Craignais-tu que les premiers signes d'apaisement de la douleur qui t'avait longtemps tyrannisé soient le présage d'un éventuel oubli?

« C'est long, trois ans, mais dans ma tête, c'est court, court, court. Magalie est toujours là, mais pour reprendre la métaphore de la maison, je peux dire qu'il y a une pièce occupée par elle, et que le reste de la maison est occupée par plein d'autres souvenirs, d'autres projets. Il y a une aura de bonheur qui est revenue. Je n'avais pas eu trop de difficulté à apprendre à exprimer mes émotions, mais elles étaient toujours tristes. La fois où tu pleures et que c'est de la joie, là, c'est cool en tabarouette. »

Il avait 20 ans, Benoit, lorsqu'il a pour la première fois pleuré de joie. C'était dans une église. Ça ne lui est pas arrivé très souvent ensuite, du moins pas régulièrement, jusqu'à tout récemment. « Toute ma vie, j'étais allé à la messe et le curé était super plate. Ma blonde était très croyante et m'obligeait à l'accompagner et enfin, ce dimanche-là, il y avait un nouveau curé. C'était un dimanche archi-ensoleillé, il y avait une lumière qui entrait dans l'église, une lumière que je n'avais vue avant, un soulagement. Je me suis mis à brailler. »

Il y avait là-dedans une métaphore trop éblouissante pour que je ne la retranscrive pas. Voir la lumière comme on ne l'a jamais vue auparavant, ça se peut et ça arrive sans qu'on ne s'y attende. Suffit parfois d'un peu de temps.

« Les gens disent qu'après ce que j'ai vécu, il faut refaire sa vie. Je déteste cette expression-là, parce que ça voudrait dire que je détruis tout. Je ne détruis pas une maison pour en construire une autre, c'est juste que je continue ailleurs. Cette épreuve-là a changé une partie de ma vie, mais elle n'a pas changé la vie. C'est la même chose avec ma séparation. Tu ne peux pas parler de 24 ans de mariage et considérer tout ce que tu as vécu comme un échec, juste parce que ça se termine. Je ne brûlerai pas ce livre-là, celui de ma relation avec ma femme. Je vais le garder bien précieusement et je vais parfois aller le feuilleter. »

Benoit fouille dans ses poches, en extirpe un bout de papier. « Hier soir, je suis allé voir Saratoga à la Petite Boite noire. Il y a un passage dans la chanson Oublie pas qui dit, je l'ai noté : "Oublie pas qu'au bout de la marche, resteront les traces du parcours." C'est en plein ça. »

Saratoga et Benoit ont raison : il serait idiot d'oublier nos plus belles pages.

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