Une bière Clamato avec le légendaire Rosaire

Rosaire Morneau: «J'ai jamais dormi dans la rue,... (SPECTRE MÉDIA, FRÉDÉRIC CÔTÉ)

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Rosaire Morneau: «J'ai jamais dormi dans la rue, mais j'ai dormi en masse dans la misère.»

SPECTRE MÉDIA, FRÉDÉRIC CÔTÉ

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Camelot vedette du Journal de rue de Sherbrooke, Rosaire Morneau devait cette semaine raconter sa vie d'avant la pauvreté à Dominic Tardif. Il a d'abord fallu que notre collaborateur parte aux trousses de son invité.

Denis, les lunettes sur le bout du nez parce qu'il compte sa caisse, me voit du coin de l'oeil entrer dans la Taverne Alexandre, se lève et marche vers moi. « Faut que je te dise quelque chose », m'annonce le serveur sur un ton d'une inhabituelle gravité. « Rosaire a appelé tantôt. Il fait dire qu'il ne pourra pas venir faire l'entrevue. » Est-ce qu'il lui est arrivé quelque chose? « Non, non. Il a dit qu'il était occupé, mais bon, on se comprend, je pense qu'il était nerveux. »

Être nerveux, ça ne ressemble pourtant pas pantoute à Rosaire Morneau, loquace camelot du Journal de rue que vous avez sans doute déjà croisé sur Wellington Nord, ou au Marché de la Gare. Le bonhomme me pique une jasette à chaque fois que je le croise, c'est immanquable, et encore plus depuis que je lui ai demandé, il y a quelques mois, s'il accepterait un jour de m'accorder une entrevue.

« Quand est-ce que tu fais ton article sur moé? » qu'il me disait encore jeudi dernier, presque impatient, quand nous nous sommes croisés au Louis. Notre dossier de cette semaine sur la pauvreté, c'était l'occasion idéale. Dimanche, je pique une marche jusqu'au Marché de la Gare pour lui faire la grande demande, qu'il avait acceptée. Rendez-vous lundi, 16 h, à la Taverne Alexandre, où nous avons tous les deux nos habitudes. 

« Il doit être encore au Marché. Va voir là-bas», me conseille Luc, l'autre serveur, derrière son comptoir. Et comme de raison, il était là, le Rosaire, avec sa barbe de vieux loup de mer, ses yeux pétillants, sa casquette des Blackhawks de Chicago sur laquelle sont brodés son prénom et son éternelle cocarde du Journal de rue autour du cou. « T'es venu me relancer jusqu'ici, toé, mon tabarnouche! » qu'il s'exclame, en me voyant.

« Envoye mon Rosaire, viens-t'en, on va aller boire une bière! » Mais Rosaire ne boira pas de bière, soucieux de garder les idées claires pendant notre conversation, mais aussi soucieux, je le soupçonne, de ne pas donner l'image d'un compagnon de la bouteille.

Nous marchons ensemble sur le bout de piste cyclable séparant le Marché de la Gare de la rue Alexandre et je l'agace un peu : Voyons Rosaire, dis-moi pas que t'étais nerveux? Il ne répond pas vraiment et se contente de répéter, incrédule, de cette voix trainante qu'on lui connaît, où les syllabes se pilent parfois sur les pieds : « T'es venu me relancer jusqu'au Marché, toé, mon tabarnouche! » Quand plus personne ne s'intéresse à vous, il n'est pas impossible que vous doutiez de la noblesse des motifs de celui qui veut que vous lui racontiez votre vie. 

Rosaire, le philosophe

Rosaire Morneau naît en 1952 sur une ferme laitière à Kingsbury, septième d'une famille de onze - ça lui fait 63 ans. Dans cette grande maisonnée, il faut obéir au doigt et à l'oeil à Wilfrid, le paternel. « Ma mère, c'était le côté bonasse, se rappelle-t-il. Quand mon père trompait ma mère, ça me faisait...des...des...des émotions. »

À l'école, les dictées chatouillent en lui la honte. « Ma matière forte, c'était plus l'arithmétique. J'écris au son maintenant, mais paraît que c'est pas de même que ça marche. » Il quitte l'école après sa neuvième année et entre à l'usine. Il travaillera à Kingsbury, à Richmond, puis à Sherbrooke à la Jack Spratt, une usine de textile.

Rosaire se marie un peu sur le tard, en 1980, devient père d'un garçon, puis divorce en 1991. « Quand j'avais des problèmes, disons que je pouvais boire », se rappelle-t-il pudiquement, au sujet de la bibine, qui aura été un refuge. La relation houleuse qu'il entretient avec son ex-femme gangrène celle qu'il tente de renouer avec son fils. « Je me souviens que pendant le temps des Fêtes, il m'avait dit : "T'es un criss de con, tu gâches mon Noël". Ça m'avait fait mal, ça. » Sa mise à pied de la Jack Spratt, qui réduit ses effectifs, finit de le pousser au bord d'un précipice dont il peine à mesurer la profondeur. « J'ai jamais dormi dans la rue, mais j'ai dormi en masse dans la misère. J'aurais aimé ça savoir quand ça allait arrêter d'aller mal. »

Est-ce que tu penses que le bon Dieu a voulu te mettre à l'épreuve, que je suggère, sachant qu'il conserve toujours la foi de son enfance, un héritage de sa mère Hélène? « Non, ça n'a pas rapport avec le bon Dieu, ça. Ce qui m'est arrivé, ça a rapport avec les êtres humains, pis les êtres humains, ça peut être bon comme ça peut être méchant. »

« Est-ce que je t'ai déjà montré ma photo avec la coupe? »

Un christie de bon gars

En juillet dernier, Jimmy Waite, l'entraîneur des gardiens de but des Blackhawks de Chicago, se rendait en catimini manger un smoked-meat à la Taverne Alexandre en compagnie de la coupe Stanley. Sur la photo qu'il a prise ce jour-là avec le précieux trophée et qu'il trimballe toujours dans son sac, Rosaire arbore un authentique chandail des Blackhawks et le sourire d'un gamin. Dans son cou : son éternelle cocarde du Journal de rue.

Depuis 2011, Rosaire se tient, un peu ployé par le temps, mais debout quand même, devant la porte de la Brûlerie FARO, sur Wellington Nord, ou devant celle du Marché de la Gare, où il vend ses journaux, et où les commerçants le traitent en roi. Même royal traitement à la Taverne, de la part de Luc et des autres, où il se rend parfois avant de regagner son petit appartement, et où on le taquine comme on taquine un vieil oncle bourru. 

Qu'est-ce que tu aurais fait si le Journal de rue n'avait pas été là? « Je me pose des questions. » Homme circonspect, notre Rosaire.

Es-tu heureux? « Oui, mais pas tout le temps. Sauf que quand je vois du bon monde comme Luc, là, je suis heureux. Luc, c'est un christie de bon gars. »

Être un « christie de bon gars », c'est dans le vocabulaire de Rosaire le compliment ultime. Il ne l'a pas eu facile, ne se l'est pas donné facile, et ne l'a sans doute pas toujours donné facile à ceux qui l'ont entouré, mais il faudrait quand même bien un jour ajouter ces quelques mots affectueux - « christie de bon gars » - à sa cocarde, juste en dessous de son nom.

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