Sauver ses filles : le rêve réalisé de Fanar

Fanar Yousuf, Calile Haddad et Allen Haddad, membres... (IMACOM, JESSICA GARNEAU)

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Fanar Yousuf, Calile Haddad et Allen Haddad, membres du comité exécutif de l'Église syriaque orthodoxe de Sherbrooke.

IMACOM, JESSICA GARNEAU

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Le Canada s'apprête à accueillir des milliers de réfugiés syriens, mais l'Église syriaque orthodoxe de Sherbrooke, elle, parraine déjà depuis 2011 la venue de plusieurs de leurs compatriotes d'Irak et de Syrie, afin de les soustraire à la terreur qu'y fait régner le groupe État islamique. Notre collaborateur Dominic Tardif s'est rendu sur la 13e Avenue Sud, dans l'Est, discuter avec Fanar, qui a fui sa ville natale de Mossoul en Irak, ainsi qu'avec Allen et Calile Haddad, qui reconnaissent dans la détresse des réfugiés celle de leurs aïeuls.

Allen Haddad, le père, et Calile, son fils, sont des gens fiers, et préfèrent en ce lundi après-midi que nous ne prenions pas de photo du sous-sol de leur église débordant de sacs de vêtements, de meubles, de télévisions et de jouets pour enfants, un joyeux fouillis de piles bancales et de monticules menaçant de s'écrouler. Le pharmacien bien connu et son fils, propriétaire de la succursale locale des rôtisseries Scores, voient peut-être un désordre dans ces objets donnés qu'ils devront bientôt trier; j'y vois pour ma part la rassurante manifestation de la générosité des Sherbrookois, qui ont répondu par centaines dimanche après-midi à l'appel qu'avait lancé la communauté syriaque orthodoxe. J'y vois un salvateur contrepoids aux nauséeuses pétitions circulant en ligne depuis les attentats de Paris.

Fondée en 1951, l'église syriaque orthodoxe Saint-Éphrem est une église d'obédience chrétienne, pas tellement différente dans son architecture de l'église catholique où vous avez peut-être passé vos dimanches avant-midis d'enfance. Par le biais de parrainages, elle a accueilli depuis 2011 une quarantaine de familles syriennes et irakiennes, dont celle de Fanar Yousuf.

Originaire de Mossoul, au nord de l'Irak, elle menait là-bas la vie paisible et confortable d'une ingénieure électrique en chef - elle était à l'emploi d'une agence gouvernementale -, jusqu'à ce que le groupe État islamique transforme le chaos prévalant après la chute de Saddam Hussein en occasion d'étendre davantage la noirceur à laquelle s'abreuvent ses adhérents. « J'avais un chauffeur qui venait me chercher à ma porte tous les matins », se souvient-elle au sujet de son ancien emploi, dans un français appliqué, mais laborieux.

Après un séjour en Syrie, où sa famille fuit, elle arrive au Québec avec son mari et ses deux filles, Maryam et Massara, aujourd'hui âgées de 15 et 9 ans. « Maryam a étudié seulement quatre mois en francisation et a tout de suite été transférée avec les Québécois, dans une classe régulière d'école secondaire », ajoute-t-elle avec toute l'ardente fierté d'une mère qui vous annoncerait que sa petite dernière a été admise à Harvard.

Se souviennent-elles de votre vie à Mossoul, vos filles? « Maryam se souvient, oui. » Je me permets de retranscrire le plus fidèlement possible les propos de Fanar, jusque dans leurs omissions syntaxiques. « Ma fille a vu terroriste entrer dans son école et tuer concierge. » Elle s'interrompt, hésite : « Elle a vu beaucoup de choses mal, très mal. »

Mossoul, que l'on considère comme un des berceaux de l'humanité, est toujours présentement sous le joug du groupe État islamique. En février dernier, des jihadistes réduisaient en poussière sa bibliothèque, dépositaire de certains des témoignages de l'invention de l'écriture.

En mémoire de Calile sénior

En 1922, Calile sénior, le père d'Allen Haddad, se dérobe de justesse aux massacres que l'Empire ottoman inflige à son peuple - ce qu'on appelle aujourd'hui le génocide assyrien. L'homme avait vu, à l'âge de 13 ans, son propre père être égorgé sous ses yeux. À partir de Marseille, où il se rend en bateau, il traversera l'Atlantique en compagnie de son frère ainsi que de la famille de celle qui deviendra sa femme et accostera au quai 31 d'Halifax, avant de rejoindre en train ses oncles à Québec.

Allen Haddad naîtra quelques années plus tard à Sherbrooke et deviendra un des pharmaciens les plus prospères en ville. Il fréquente depuis toujours l'église Saint-Éphrem. « J'ai chanté des messes avec le curé quand j'étais tout petit », se rappelle-t-il, étonné que déjà tout ce temps se soit écoulé.

« On est dans l'obligation d'aider ces gens-là, parce qu'ils revivent la même chose que nos parents ont vécue », martèle le président du comité exécutif de l'Église syriaque orthodoxe. La détresse de Fanar et celle des 120 nouvelles familles qui seront accueillies dans les prochains mois est à bien des égards la même que celle qui a déraciné son père.

À 36 ans, Calile, le fils d'Allen, ne parle peut-être que dix mots d'arabe, mais s'est fait raconter par ses oncles le sommeil tourmenté de son grand-père, tyrannie d'images qui auront rejoué en boucle entre ses deux oreilles jusqu'à sa mort. Il n'a pas connu l'homme, mais sait qu'il ne pourrait sans doute pas chaque jour plonger son regard dans les yeux de son épouse Maria Agustina, une Argentine d'origine elle aussi investie dans l'Église, n'eut été de l'abnégation de son homonyme. « N'oublie jamais tes racines. » La phrase est inscrite jusque sur sa bague de mariage.

Calile se lève d'un coup des bancs où nous discutons et s'installe debout comme si une cérémonie s'apprêtait à débuter. « Imagine ça un peu, OK? L'été, on laisse les portes ouvertes même pendant la messe - on n'a pas d'air climatisé. À chaque trente secondes, les têtes des nouveaux arrivants se tournent, pour jeter un oeil à la porte. » Un oeil inquiet, évidemment. « Ils ne comprennent pas pourquoi on ne barre pas les portes. C'est fou, non, de ne pas pouvoir passer une messe sans avoir peur que quelqu'un entre avec des fusils? »

Maryam, l'aînée de Fanar, parlerait déjà avec un audible accent québécois. Elle rêve de devenir médecin de famille. « Massara, elle, veut être chirurgienne », annonce la mère, en rigolant doucement, à la fois émue et amusée par les grandes ambitions de sa cadette. Mais quel est votre rêve à vous, Fanar? « Il a déjà été réalisé. Dieu a sauvé mes filles. »

L'église Saint-Éphrem est toujours à la recherche d'électroménagers et de meubles qui leur permettront d'équiper convenablement les logements des réfugiés syriens et irakiens qu'ils accueilleront bientôt. Vous avez ça dans votre sous-sol, dans votre cabanon, dans votre garage? Composez le 819 563-1368.

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