Une bière Clamato avec Micheline Dumont

Micheline Dumont: «C'est facile, faire changer des lois.... (IMACOM, JOCELYN RIENDEAU)

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Micheline Dumont: «C'est facile, faire changer des lois. C'est changer les mentalités, qui est difficile.»

IMACOM, JOCELYN RIENDEAU

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Il y a un an, des milliers de femmes révélaient sur les réseaux sociaux avoir été victimes d'agressions sexuelles par le biais des mots-clics #BeenRapedNeverReported ou #AgressionNonDénoncée. Dominic Tardif discute avec la féministe et professeure à la retraite Micheline Dumont de ce problème creusant des racines profondes dans notre histoire.

«C'est facile, faire changer les lois. C'est changer les mentalités, qui est difficile », lance Micheline Dumont. Elle a beau confier avoir « été stressée » tout l'automne par les nombreuses conférences qu'on l'invite à prononcer - « J'ai toujours aimé faire beaucoup de choses, mais je vieillis » -, la doyenne du mouvement féministe québécois, 80 ans, parle avec un inébranlable aplomb.

En septembre dernier, la professeure à la retraite de l'Université de Sherbrooke prononçait à l'occasion d'un colloque soulignant le 35e anniversaire du CALACS Agression Estrie une conférence intitulée « Les longues racines des agressions sexuelles ».

Elle avait jusque-là peu réfléchi à cette question, mais l'actualité l'empêchait maintenant de la contourner plus longtemps.

« Dans un souci de solidarité avec toutes les femmes qui ont pris la parole pendant le mouvement #AgressionNonDénoncée, j'ai commencé ma conférence par révéler trois agressions que j'ai moi-même vécues », raconte-t-elle, en évoquant ce genre d'agressions trop ordinaires, appartenant au sournois registre de la main lourde d'un oncle à Noël ou du passant qui exhibe son anatomie.

« Tu parles de ça à des femmes et elles vont toutes te dire : "Ah, moi quand j'avais 13 ans, moi, quand j'avais 8 ans, il est arrivé ceci." Ce ne sont pas toujours des viols, mais ce sont des événements qui, c'est ça le pire, te font sentir coupable. »

« C'est facile, faire changer les lois. C'est changer les mentalités, qui est difficile », affirmait donc madame Dumont. Pourquoi? Pour nous rappeler - elle est historienne après tout - qu'encore hier, il était permis en cour d'invoquer ce qu'on appelait la « preuve par commune renommée ». Autrement dit, il était encore possible, jusqu'en 1983, de fouiller le passé d'une victime afin de trouver à l'accusé des circonstances atténuantes du genre : Oui, mais cette fille a couché avec la ville au complet, elle l'a sans doute un peu cherché, ce viol.

Il faudra aussi attendre 1983 pour que la notion de viol entre époux soit reconnue par le gouvernement fédéral, et pour que la stricte notion de viol soit remplacée par celle, plus large, d'agressions sexuelles, qui correspond davantage à la réalité.

La culture du viol - ce concept qui percole de plus en plus dans l'espace public grâce au discours féministe - était pour ainsi dire sanctionnée par notre gouvernement jusqu'en 1983. Pas étonnant qu'elle « hante encore les esprits » en 2015, pense madame Dumont.

Mais les racines profondes des agressions sexuelles, dont vous parliez, à quoi s'abreuvent-elles? « C'est une vieille, vieille, vieille, vieille affaire, insiste l'universitaire. Ça remonte à la naissance des civilisations, à la découverte de l'agriculture, de l'élevage. À un moment donné, il y a des gars plus smattes que les autres qui disent : "Ça, c'est mes moutons, ça, c'est mon champ." Les hommes veulent aussi contrôler leur progéniture, ce qui donne un double standard sexuel. L'adultère, ça devient un problème féminin, pas masculin. La fiancée doit être vierge lorsqu'elle se marie, mais le gars, lui, doit être expérimenté. Quand j'étais jeune, c'était encore comme ça! »

La solution, Madame Dumont, c'est quoi la solution? « Il va falloir que ça change dans la tête des hommes, qui sont nombreux à penser que les femmes leur appartiennent. Je ne dis pas que tous les hommes sont comme ça, mais il y a en a beaucoup. Prends le mari qui va dans un party avec sa femme et qui est choqué de la voir danser avec un autre. C'est quoi son problème, à lui? »

Devenir féministe entre Montréal et Sherbrooke

À 16 ans, Micheline Dumont feuillette le journal Vie étudiante, qui consacre un numéro à l'orientation professionnelle. « Ils parlaient juste des gars! » se souvient-elle, l'incrédulité aussi vive, près de 65 ans plus tard. « Je leur ai envoyé une lettre pour leur demander pourquoi ils ne parlaient pas des filles! Tu sais, si j'ai continué l'école après la 11e année, c'est parce que les bonnes soeurs ont écrit à mon père et ont dit : "Votre fille a du talent, on lui donne une bourse." Lui, ne voulait pas. »

« Maudit que j'aurais aimé ça être un garçon, poursuit-elle. Les gars pouvaient faire du pouce, moi je ne pouvais pas. Je devais rentrer à 11 heures, les gars pouvaient rentrer quand ils voulaient. Je trouvais ça injuste, j'étais choquée, même si je ne connaissais pas le mot féminisme. »

Mais elle l'était déjà, profondément. « Je n'avais pas le vocabulaire pour désigner ça, mais je vivais continuellement les injustices faites aux femmes », se rappelle-t-elle au sujet de son mariage tardif à 29 ans (« Personne ne voulait rien savoir d'une femme qui gagnait sa vie. J'étais une vieille fille endurcie ») et de ses trois enfants mis au monde sans congé de maternité.

« J'ai toujours été vue comme une femme très revendicatrice, mais en 1975, dans une librairie à Montréal, j'achète le best-seller Ainsi soit-elle de Benoîte Groult. Je me suis mis à le lire en montant dans l'autobus, et je l'ai refermé en arrivant à Sherbrooke. J'étais devenue féministe, même si je l'étais déjà depuis l'âge de 12 ans. »

Et elle l'est plus que jamais, féministe. Écoutez-la s'indigner face à ce (défunt) gouvernement Harper qui a coupé les vivres à l'Association nationale Femmes et Droit, face à Lise Thériault « qui avait le droit de pleurer en point de presse, mais qui n'avait pas le droit de ne rien faire quand elle a été mise au courant de la situation à Val-D'or en mai », face à l'employeur qui, récemment, refusait de verser un salaire équivalent à celui d'un homme à sa petite-fille Camille.

Que répond-elle aux jeunes femmes qui rejettent le mot féminisme? « C'est juste un mot! C'est pas un fusil, c'est un mot! Si les gens ont peur d'un mot, ils sont malades. »Micheline Dumont participe le mercredi 4 novembre à 19 h à la Salle Alfred-DesRochers du Cégep de Sherbrooke à la « soirée sans viande », une discussion sur le thème du féminisme et de la culture du viol. La chroniqueuse à La Nouvelle Véronique Grenier, l'anthropologue Micaela Robitaille et le rappeur Koriass y prendront aussi la parole.

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