Une bière Clamato autour du référendum de 95

Catherine Côté: «Avec les progrès de la Révolution... (IMACOM, FRÉDÉRIC CÔTÉ)

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Catherine Côté: «Avec les progrès de la Révolution tranquille, on peut parler aujourd'hui d'un entrepreneuriat québécois, d'un Québec inc., ce qui fait que pour bien des jeunes, c'est comme si le Québec était déjà souverain.»

IMACOM, FRÉDÉRIC CÔTÉ

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Le 30 octobre 1995, 93,5 % des électeurs québécois se présentaient dans un bureau de scrutin afin de dire oui ou non à un projet de souveraineté. Vingt ans plus tard, Dominic Tardif discute de cet épisode charnière de notre histoire avec la politologue et professeure à l'École de politique appliquée de l'Université de Sherbrooke, Catherine Côté.

Dominic Tardif : Une partie du mouvement souverainiste a beaucoup claironné que le référendum avait été volé par le camp du Non. C'est vrai?

Catherine Côté : « Il y a certains faits qui sont aujourd'hui indéniables. Par exemple que l'équivalent du budget du Oui a été dépensé en une seule journée par le Non. Voler, c'est une expression un peu forte. On sait néanmoins que l'argent permet de convaincre. Plusieurs immigrants ont reçu leur citoyenneté plus rapidement. Dans ce cas-là, c'était de la stratégie. On prenait pour acquis dans le camp du Non que les nouveaux arrivants ne voteraient pas pour la souveraineté. En contrepartie, on peut penser que le love-in de Montréal a eu l'effet contraire, que les Québécois ont à ce moment-là pensé : "Eille, vous n'allez pas venir nous dire quoi faire!"

DT : Quel regard jetez-vous avec le recul sur le discours de défaite de Jacques Parizeau?

CC : « Je le qualifierais de malheureux. Au sens strict, il y avait des vérités dans ce qu'il a dit, mais est-ce que c'était la bonne occasion de les dire? Non. Un chef d'État ne se comporte pas comme ça. Monsieur Parizeau a parlé avec son coeur, mais c'était le coeur de quelqu'un de blessé. C'est regrettable, parce que tout le mouvement souverainiste a marché sur des oeufs pendant des années à cause de ce discours-là. Il a longtemps fallu dire "Je suis souverainiste" en s'excusant. L'ouverture sur le monde, c'était pourtant un acquis en 1995, et c'est comme s'il avait fallu chez les souverainistes refaire la preuve de cette ouverture, alors que le discours souverainiste était ouvert sur le monde par essence. »

DT : L'axe souveraineté-fédéralisme a-t-il toujours autant d'influence sur les décisions que prennent vos étudiants lorsqu'ils vont voter?

CC : « Ça dépend. Lors de l'élection provinciale de 2012, je voyais des jeunes très motivés, qui mettaient des collants d'Option nationale partout, mais au cours des vingt dernières années, le discours souverainiste a presque complètement été absent de l'espace public, si on exclut quelques surgissements très ponctuels lors de campagnes électorales. Ça signifie que les jeunes qui ont 20 ans présentement n'ont jamais été exposés à un discours souverainiste fort, tandis que dans les années 70, on en parlait sans cesse. Ça m'étonne toujours que des jeunes soient souverainistes, parce que s'ils le sont, c'est malgré le discours ambiant.

Il faut se rappeler que le discours souverainiste a d'abord été un discours décolonisateur. Les Québécois étaient des Canadiens de seconde zone, ils devaient s'émanciper. Avec les progrès de la Révolution tranquille, on peut parler aujourd'hui d'un entrepreneuriat québécois, d'un Québec inc., ce qui fait que pour bien des jeunes, c'est comme si le Québec était déjà souverain. »

DT : On a souvent annoncé la fin des nationalismes, mais les récents exemples écossais et catalans contredisent ce pronostic. Les souverainistes québécois peuvent-ils puiser de l'espoir chez leurs homologues européens?

CC : « Ça remet l'indépendance dans l'actualité en tout cas. On entend souvent que l'idée de l'indépendance est vétuste à l'heure où tous les pays signent des pactes presque confédératifs, mais pour faire un pacte avec un autre pays, il faut d'abord pouvoir parler d'égal à égal avec à ce pays. »

DT : La survie du projet de souveraineté passe-t-elle forcément par l'union de tous ses acteurs, de gauche à droite?

CC : « Fort probablement. Il va surtout falloir que l'idée soit portée par la société civile. En Écosse et en Catalogne, les partis politiques sont devenus les porte-paroles de ceux qui ont instigué le mouvement, pas le contraire. Il ne faut pas oublier non plus que toutes sortes de circonstances ont mené au référendum de 1995. Certains analystes pensent même que si la très louable tentative de Meech avait passé, il n'y aurait pas eu de référendum. Peut-être qu'un contexte comme celui-là est nécessaire, pour un futur troisième référendum. La souveraineté n'a jamais récolté autant d'appui que deux ans avant le référendum, alors que Robert Bourassa était au pouvoir. Il a un temps jonglé avec l'idée de la souveraineté. L'ensemble de l'Assemblée nationale était nationaliste à ce moment-là. Avec Philippe Couillard, on n'est pas du tout dans le nationalisme. Même Jean Charest était plus nationaliste que lui! »

DT : Le recul du vote péquiste et bloquiste lors des dernières élections, c'est un clou dans le cercueil du projet souverainiste?

CC : « La dernière élection fédérale a eu quelque chose drôle. On dirait que les gens se sont mis dans l'idée que ce qui se passe au fédéral, c'est le fédéral. Je ne m'appuierais pas là-dessus pour enterrer le projet souverainiste. Il y a une base solide qui va voter pour les Libéraux peu importe, mais il y a un électorat volatil qui s'est décidé à la dernière minute, et parmi lequel comptent plusieurs souverainistes, ou du moins plusieurs nationalistes. On assiste à un éclatement depuis les années 60 dans toutes les démocraties occidentales, c'est ce qu'on appelle la désaffiliation partisane. Les gens ne sentent plus obligés d'adhérer à la vie à la mort à un parti, ce qui veut dire qu'ils vont magasiner à chaque fois, et c'est encore plus fort dans notre contexte politique actuel, où plusieurs partis sont présents. On vote peut-être davantage contre que pour un parti.

Ça me fait un peu sourire, parce qu'à chaque fois qu'on annonce que le mouvement souverainiste est mort, il renaît de ses cendres. La carte économique a été très importante en Écosse et en Catalogne, mais l'identité aussi. L'identité, ça n'a rien à voir avec le niqab. L'identité c'est ce qu'on est, et ce qu'on veut devenir collectivement, et tous les peuples portent cet idéal-là. Une place plus importante pour le Québec au sein du Canada contenterait fort probablement une partie de la population qui ne voit pas nécessairement l'indépendance comme le seul moyen de garder vivante cette identité. Ce qui est sûr, c'est que présentement, le discours souverainiste est plutôt absent, et que personne ne peut s'identifier à quelque chose qui n'existe pas. »

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