Un cours d'harmonica avec Guy Bélanger

Dominic Tardif, à bout de souffle. Une leçon... (IMACOM, FRÉDÉRIC CÔTÉ)

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Dominic Tardif, à bout de souffle. Une leçon d'humilité gentiment offerte par Guy Bélanger.

IMACOM, FRÉDÉRIC CÔTÉ

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De passage à Sherbrooke pour jaser du spectacle Sommet acoustique blues qu'il présentera au Granada le 29 octobre à 20 h avec ses amis Adam Karch et Cisco Herzhaft, Guy Bélanger donne un cours d'harmonica à Dominic Tardif. Notre collaborateur tenterait encore à ce jour de reprendre son souffle.

« C'est simple, mon gars! L'harmo, c'est pousse, tire, pousse, tire. C'est ça que j'ai fait toute ma vie : pousse, tire, pousse, tire. Ça va être ça le titre de mon livre : Pousse, tire, pousse, tire, 40 ans de

blues », blague Guy Bélanger en me tendant le petit boîtier contenant l'harmonica diatonique (« la p'tite ») en ré qui, dans quelques instants (spoiler alert), me poussera aux bords de l'évanouissement.

Souffler et aspirer, je veux bien Guy, mais as-tu d'autres conseils à me prodiguer? Mon souriant maître hésite. Le problème? Guy Bélanger n'a non seulement jamais donné de cours d'harmonica, il n'en a jamais suivis. Tendez-lui une partition ou demandez-lui de lire tout haut une page d'un roman de Mishima en langue originale, que vous obtiendrez le même silencieux résultat. Autodidacte pur jus, le grand Guy.

« À 16 ans, j'étais dans un party où ça jammait et comme je ne jouais de rien, je soufflais dans une petite flûte à bec Yamaha », se souvient avec une étincelle dans l'oeil le sympathique et prolixe musicien, comme s'il racontait l'anecdote pour la première fois de sa vie. « Un de mes chums n'en pouvait plus, alors il a ramassé la flûte, il l'a cassée en deux, et il m'a donné un harmonica à la place. »

Les nombreuses traversées du parc des Laurentides que le gars de Québec doit se farcir dès l'année suivante, pour aller étudier les communications au Cégep de Jonquière, lui permettront de dompter l'instrument, tout en avalant les kilomètres. « Il n'y avait pas de radio dans ma Mini Austin. Tout ce que j'avais à faire, c'était jouer, jouer, jouer. » Autrement dit : le meilleur harmoniciste au Canada (selon les Maple Blues Awards 2015, et selon l'auteur de ces lignes) est devenu le meilleur harmoniciste au Canada en risquant sa vie et celle des autres.

Mais disons que je n'ai pas l'intention de tromper la mort sur les routes du Québec, Guy, je fais quoi là? « Bon, commence par essayer d'isoler chacune des trois premières notes », me suggère mon prof du jour. Comment décrire le son que je parviens à arracher à mon petit bout de plastique et de cuivre? Imaginez une collision entre une ambulance française et une crise d'asthme. Même l'ami photographe Fred, d'un naturel si flegmatique, peine à réprimer son rire devant ma posture digne du saule pleureur qui tenterait de toutes ses forces d'ouvrir un pot de cornichons récalcitrant. Chacun des muscles de mon corps se tendent comme un arc, alors que je finis par réussir à produire quelques bruits qu'une oreille généreuse pourrait, au mieux, qualifier d'élucubration free jazz.

Je dégage mes lèvres de l'instrument et cherche mon air pendant trente secondes, comme si j'avais été soumis à une séance de waterboarding. « Je pense qu'on est mieux de t'enlever ça avant que tu tombes sans connaissance. » Merci Guy.

Apprendre où mettre les silences

Éberluant accompagnateur du bonze Bob Walsh depuis l'âge de 17 ans, Guy Bélanger s'émancipe de l'ombre de son mentor en 2004, alors qu'il signe avec Claude Fradette la bande sonore de Gaz Bar Blues, le film de son frère Louis puisant largement dans l'histoire de leur famille. Depuis, le pimpant quinqua (il aura bientôt 58 ans) réenchante l'harmonica sur une série d'incursions en solo d'une élégance dans le jeu et dans les références multiples faisant défaut à la vaste majorité des disques de la concurrence, trop souvent enregistrés comme on s'adonne à la peinture à numéros. Même Blues Turn, son plus récent album annoncé comme un retour au bercail, esquive sagement les poncifs.

« Mon plus gros combat, ça a été d'apprendre où mettre les silences, de ne pas jouer comme une dactylo, observe-t-il. J'entends plein de gars dans le blues qui jouent vite. C'est bavarrrrrd. »

Guy Bélanger fait non seulement la vie dure aux clichés en refusant de balourdement rouler les mécaniques, le vétéran se dérobe constamment à la mélancolie inhérente à son instrument, préférant faire rayonner des mélodies solaires, quoique pas bêtement guillerettes non plus. Il y a une dignité dans le jeu de Guy Blanger, oui, celle d'un homme heureux et comblé, qui considère le spleen comme un luxe que ne peuvent se payer que ceux n'ont pas compris que la vie, c'est tout aussi le fun que court.

« Tu vois, ça, ça vient de ma mère, Jackie O'Brien. C'était une belle Irlandaise, toujours ricaneuse. Quand elle est morte, elle nous avait laissé une boîte dans laquelle elle avait écrit un mot : ''Well, guys, I'm gone. Don't fight, 'cause I'm watching you'' ».

Il y a une élégance et une dignité dans le jeu de Bélanger, disais-je, mais aussi une curiosité chez lui, à la scène comme à la ville, qui irriguent ses solos d'un rare luxe d'idées et d'images. Mon interlocuteur cite tout au long de l'entrevue, mais sans jamais plastronner, des cinéastes, des photographes et des musiciens folk, semble se nourrir à beaucoup d'autres sources qu'au blues. Je lui fais remarquer, en reconnaissant que je relaye un préjugé, qu'il est d'étonnant qu'un milieu aussi difficile que celui du gaz bar où il a grandi, ait produit autant d'artistes.

« Ouain, mais ce que le film ne dit pas, c'est que c'était assez intellectuel chez nous. On habitait Beauport, un quartier cossu. Quand j'avais 15 ans, mon père s'est fait fourrer par son meilleur ami et comptable. Il avait une business de construction de tentes-roulottes et il a tout perdu. Il s'est ramassé avec le gaz bar, dans Limoilou. On a découvert à ce moment-là qu'il y avait du monde qui déjeunait avec des chips pis de la liqueur, qu'il y avait des petits gars qui n'allaient pas à l'école. On a appris c'était quoi la vraie vie. »

Une pure chanson blues, que je lui fais remarquer. « Ouais, c'est assez blues comme histoire. »

« Quand tu seras capable d'isoler chacune des notes, il va falloir que tu apprennes à les bender », m'explique prof Guy en concluant notre première leçon. Bender les notes, c'est faire varier la hauteur du son, et c'est aussi ce qui confère à l'harmo ce son plaintif, distinctement blues. Je procède de quelle façon?

« Gaëtane, peux-tu aller chercher la caméra qu'on met dans ma bouche, que je puisse montrer à Dominic comment je fais ça? » demande-t-il en boutade à la relationniste de presse du Granada. Même pour Guy Bélanger, l'harmonica demeure en partie un mystère.

À retenir

Sommet acoustique blues

Jeudi 29 octobre à 20 heures

Théâtre Granada

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