Une bière Clamato avec Éric Bernier

Éric Bernier: «Souvent quand on a peur de... (IMACOM, RENÉ MARQUIS)

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Éric Bernier: «Souvent quand on a peur de quelque chose, ça vaut la peine d'y aller.»

IMACOM, RENÉ MARQUIS

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Parce qu'Éric Bernier est Sherbrookois d'adoption jusqu'à la fin du mois, il fallait absolument que notre collaborateur Dominc Tardif lui fasse découvrir la Taverne Alexandre. Le comédien montréalais tient un des rôles principaux dans la nouvelle création du Théâtre du Double signe, 21 manches cubes.

Ils sont nombreux les artistes qui, dans un noble effort d'inverser les pôles habituels d'une entrevue, ou dans un souci de ne pas sembler complètement obnubilés par leur propre nombril, font un instant mine de s'intéresser au journaliste. « Pis, toi Dominic, comment ça va, ces temps-ci? »

Rares sont ceux qui, comme Éric Bernier, nourrissent réellement la conversation, comme si nous nous rencontrions à la Taverne pour aucune autre raison que pour jaser. On l'a relevé dans presque chacun des portraits qui, depuis Les hauts et les bas de Sophie Paquin et Tout sur moi, lui ont été consacré, à quel point la curiosité, le goût de connaître l'autre, comptent parmi ses muscles les plus développés. Je serais malhonnête de ne pas le relever aussi, tant ça tient de l'exception.

« Où tu sors à Sherbrooke? C'est quoi les bonnes places? » me demande, l'oeil vif, celui qui passera les trois prochaines semaines en ville. Je lui apprends l'existence de la Petite Boite noire, le voilà qui sort de son sac un cahier et note l'adresse. « C'est bon! » s'exclame-t-il, après avoir pris une première bouchée de son hot-dog, avant de chanter les louanges du Centre des arts de la scène Jean-Besré, où il a répété, et dans lequel « on se sent tellement bien ». Il tombe des nues lorsque je lui apprends que le design du CASJB, conçu par la firme Saucier + Perrotte qu'il admire, a été décrié lors de son inauguration.

Puis je lui pose quelques questions sur le tournage de , film-culte de Robert Lepage, avec qui il a beaucoup collaboré, ainsi que sur son défunt groupe de musique, Bob. J'évoque sa passion pour la mythique formation anglaise The Smiths et pour son singulier leader Morrissey. « Qu'est-ce que t'écoutes, toi? » me lance-t-il, et je me surprends à monologuer pendant cinq minutes au sujet de Keith Richards, sans que l'intérêt de mon interlocuteur ne semble fléchir (ce qui aurait pourtant été parfaitement compréhensible).

Il me raconte les plus récents concerts mémorables auxquels il a assisté : Fever Ray (« Il y avait des lampes Tiffany sur scène, c'était hallucinogène »), Fiona Apple, Jon Spencer Blues Explosion. Il se souvient, ému, du dernier passage montréalais de la formation indie-dance-rock The Gossip. « J'ai vu à un certain moment dans l'oeil de la chanteuse Beth Ditto qu'elle avait compris que la soirée serait folle, que ce ne serait pas un spectacle comme un autre, que ça se passait. Quand ça se passe pendant un show, c'est comme lorsque tu fais l'amour et que tu vois le plaisir dans l'oeil de l'autre. » Relayez les points entre ces différents artistes qu'apparaîtra tranquillement un mot : intensité. « C'est vrai que je ne déteste pas ça, l'intensité. »

Écouter ses peurs

Mais que vient faire un comédien montréalais, populaire à part de ça, à Sherbrooke? Il y a quelques années, tu déclarais, Éric, vouloir apprendre quelque chose à chaque pièce dans laquelle tu joues. Qu'espères-tu apprendre ici?

« J'ai croisé Martine Beaulne et elle m'a dit : "Je suis en train de caster un spectacle, c'est toi qu'il me faut" » explique-t-il à propos de la metteure en scène de 21 manches cubes, première incursion théâtrale du poète, slammeur et romancier David Goudreault, qui en cosigne le texte avec le vétéran dramaturge Patrick Quintal. Leur huis clos carcéral oppose le personnage quasi autiste de Friday (Bernier), capable de déclamer sur commande n'importe quelle notice du dico, à celui de Walter (Jean Turcotte), délateur paranoïaque et jaloux de ses privilèges.

« Au début, la pièce me faisait peur, poursuit-il. C'est tellement monumental comme travail que j'avais peur de ne pas y arriver, j'avais peur de cette montagne de texte et de ce personnage-là, très cartésien, alors que moi, je ne suis pas cartésien du tout. Mais souvent, quand on a peur de quelque chose, ça vaut la peine d'y aller. Peu importe ce qui arrive, je ne vais pas mourir. »

Ralentir

Tendre à ses peurs les rênes de ses choix, c'est déjà le modus operandi auquel Éric Benier, ado, répond lorsqu'il monte pour la première fois sur une scène, celle de sa polyvalente, à Saint-Bruno. Il conservera de ce contact inaugural avec le théâtre un goût pour ce grisant « sentiment d'exister là de façon plus intense que dans la vie ordinaire ». Encore une fois, oui, le mot « intense ». Je lui raconte l'avoir très souvent croisé dans des salles de spectacles à Montréal. Pourquoi sent-il encore autant le besoin de s'abreuver aux nouvelles musiques et aux nouvelles paroles, alors que ses collègues arrivent à l'âge du week-end à la campagne et du cocooning bien mérité?

« Je n'attribuerais pas ça à d'autres raisons qu'à ma curiosité. Je vais avoir 80 ans et je vais encore m'intéresser aux nouveaux bands, aux expos. Je pense que tout ce qu'on emmagasine finit par sortir, inconsciemment, à un moment donné. Je viens d'avoir 50 ans et je me rends compte que - ayoye! - j'en ai moins en avant qu'en arrière. Qu'est-ce que j'ai envie de faire? Avec qui j'ai envie de travailler? Ce sont des questions qui se posent différemment maintenant. »

Ça te fait peur? « Pas pour l'instant. Mais c'est bizarre de sentir que tu as moins toute ta vie. À 20 ans, tu te dis "Je n'ai pas de limites", tu t'engages dans des relations qui n'ont pas de bon sens et c'est ben correct, c'est juste une expérience. Là, on dirait que mon temps est compté. Je n'ai pas envie d'être en relation avec n'importe qui, d'avoir des amis gossants qui me grugent de l'énergie. »

Le gars intense s'en veut donc moins aujourd'hui de ne pas tout voir. Il a, pour ainsi dire, troqué la formule 1 à bord de laquelle il roulait depuis toujours pour quelque chose comme une décapotable lui permettant encore de rouler en fou, mais aussi de simplement contempler le paysage.

« Pendant la période Tout sur moi, je dormais 4 heures maximum par nuit. Je tournais tôt le matin, et ensuite j'allais jouer au théâtre, j'allais voir tous les shows possibles. Puis il y a eu un arrêt dans le temps, une rupture amoureuse et, surtout, la maladie de ma mère. Ce sont des événements qui forcément te ralentissent. Tu peux soit nier l'angoisse qui t'habite et passer un mauvais quart d'heure, soit embrasser le temps lent de la maladie. J'ai fait ce choix-là et j'en suis ressorti plus fort, en sachant plus ce que je veux. »

Il me redemande quand même, dans le cadre de porte de la Taverne : « C'est où déjà, la Petite Boite noire? »

À retenir

21 manches cubes

du 14 au 31 octobre à 20 h

au Théâtre Léonard-Saint-Laurent

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