Une bière Clamato devant public avec Pierre Flynn

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Dominic Tardif transportait pour la première fois mercredi dernier sa série d'entrevues bière Clamato devant un public d'une généreuse écoute, à la taverne américaine O Chevreuil. Compte-rendu de son entretien d'une heure avec Pierre Flynn, géant de la chanson québécoise qui, depuis plus de 40 ans, tente de trouver la lumière parmi les ténèbres.

À une certaine époque, Michel Lamothe (bassiste d'Offenbach) et Stephen Faulkner soufflaient systématiquement au-dessus de la tête de Pierre Flynn lorsqu'il croisait leur ami. Pourquoi? Pour chasser le « nuage noir » qui le pourchassait sans cesse. « Magnifique prince des ténèbres », le surnomme même Michel Faubert dans l'avant-propos de Traces dans le sable, beau-livre regroupant les paroles de chansons de l'auteur de Possession et d'En cavale.

Coudonc, parle-t-on d'Ozzy Osbourne ou de celui que je décrivais mercredi dernier, dans la présentation précédant notre entretien, comme un éclaireur dont la plupart des refrains porte une promesse : celle d'une route sur laquelle errer, celle d'un corps chaud contre lequel se lover, celle de verres à verser et à renverser, celle d'une nuit dans laquelle s'évaporer. Les assauts du spleen n'ont-ils pas toujours moins été chez Flynn des menaces à craindre que des occasions de descendre au fond de sa propre mine pour piocher, piocher, piocher, afin de tenter d'arracher des étincelles au « roc résolu de l'espoir »?

Il n'y avait pas de nuage noir au-dessus de la tête, le Pierre Flynn avec qui j'ai bu une bière Clamato, même si l'étiquette d'indécrottable taciturne lui colle encore au manteau de denim. Il le porte toujours d'ailleurs avec la coolissime dégaine, studieusement négligée, du séduisant rebelle sans cause, me signale une amie (fin de la parenthèse vestimentaire).

« C'est vrai que je n'y allais pas avec le dos de la cuillère [à l'époque d'Octobre]. Quand j'étais down, j'étais très down», explique-t-il au sujet de cette réputation un peu surfaite d'ami des forces de l'ombre, qui l'a déjà agacé. « Je pense aujourd'hui avoir réussi à trouver un certain équilibre. C'est sûr que ce que je fais, c'est une recherche de luminosité, mais on ne peut pas mener cette recherche-là sans tenir compte des nuages. »

Tenir compte des nuages, oui, comme dans Sur la terre, son quatrième album solo paru en avril dernier. Rarement la mort aura autant rôdé dans ses couplets, rarement Flynn aura-t-il pourtant - beau paradoxe - semblé habité par la sérénité. Celui qui, en 1977, hurlait son « dur désir de durer » dans Insurrection, fiévreux morceau de bravoure d'Octobre, contemple peut-être pour la première le temps qui passe en ne toisant pas d'un regard frondeur notre finalité.

« Capitaine, ô capitaine, nous avons perdu le nord/capitaine, ô capitaine, ramène le navire à bon port », chante-t-il, sur le ton de l'élégie dans Capitaine, ô capitaine, parmi les plus mystérieuses chansons de son catalogue. À qui t'adresses-tu, Pierre, exactement?

« On répétait la semaine dernière avec mon ami Michel Faubert, qui m'aide pour la mise en scène de mon spectacle, et il me demandait, "C'est quoi ton thème?" Je lui ai dit : "Michel, je m'excuse, mais je ne marche pas avec des thèmes, je ne sais pas c'est quoi." Je marche avec des vibrations. C'est-tu un peu moi le capitaine, c'est-tu quelqu'un d'autre, c'est-tu la vie sur laquelle je n'ai pas d'emprise, à qui je dis je te fais confiance, ramène-moi à bon port? C'est-tu notre société qui parfois, je trouve, s'égare? Je ne sais pas. À un moment donné, tu es dans une zone où tu laisses les mots surgir et où tu sens que quelque chose est en train de se dire, mais tu n'en es pas entièrement responsable, tu n'as pas nécessairement envie de l'expliquer. »

Il ajoute, comme après s'être demandé s'il allait nous confier ça, ou pas : « Quand je chante "So long camarades, tombés dans l'eau de leur nuit, laissant femme ou fils ou frère, pour mieux voir l'étrange lumière, les cathédrales englouties", je pensais à une amie que j'aimais beaucoup, Ève Cournoyer, qui est décédée tragiquement. Je pense à elle quand je parle des camarades tombés dans l'eau de leur nuit. On peut toujours tomber à l'eau. Ça arrive. Mais ce que j'ajoute ensuite, "De toutes mes forces, je veux rester sur la terre", quand même, c'est une déclaration d'amour à la vie qui, finalement, résume pas mal tout ce que j'essaie de dire. »

Quelque part au milieu des années 1980, en entrant sur la scène de La Licorne pour un spectacle, Pierre Flynn lance : « Mon problème, c'est pas que je veux vivre longtemps. Mon problème, c'est que je veux vivre pour toujours. »

Adhère-t-il encore aujourd'hui à cette déclaration, que je lui demande, en conclusion? « Oui, mais en même temps, ça fait partie du défi de la vie humaine, du voyage humain. On sait qu'on ne vivra pas pour toujours. C'est à la fois capotant et c'est à la fois ce qui fait qu'on est des êtres humains. C'est ce qui nous relie ensemble et là-dedans, il y a quelque chose de trippant. »

Deux anecdotes au sujet de Pierre Flynn et de ses chansons

1. Il a été exclu de son premier groupe

À 11 ans, le jeune Pierre Flynn fonde son premier groupe, The Lords. Sa mère en trouve le nom. Il y tient la guitare, même s'il était « très poche. » Ses collègues, un peu plus âgés que lui, le mettront éventuellement à la porte, « parce qu'ils progressaient plus vite que moi. »

2. Dans la nuit nicotine, on roule en Lada

Entre la fin d'Octobre et le début de sa carrière solo, Pierre Flynn traverse sa période MSDF : musicien sans domicile fixe. Au lendemain de la représentation à Québec d'une comédie musicale soulignant le 450e anniversaire de l'arrivée de Jacques Cartier, dont il est le directeur musical, une « connaissance gaspésienne » lui propose de partir avec elle. « Je me suis rendu compte que je pouvais ne pas rentrer à Montréal pendant quelques semaines sans que personne ne s'en rende compte. Je me suis laissé kidnapper. Et on ne roulait pas en Cadillac décapotable. La fille en question avait une Lada! » Flynn puisera dans cette escapade la matière première de Sur la route.

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Pierre Flynn monte sur la scène du Centre d'art de Richmond le 14 novembre, du pavillon des arts de Coaticook le 16 novembre et sur celle du Théâtre Granada le 6 février.

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