Une bière Clamato avec un prof indigné

Pierre-Paul Charlebois : « Ce que j'observe, c'est une société... (IMACOM, JOCELYN RIENDEAU)

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Pierre-Paul Charlebois : « Ce que j'observe, c'est une société qui est en train de tuer le sens du merveilleux. »

IMACOM, JOCELYN RIENDEAU

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Les 34 000 professeurs qui débraient en ce 30 septembre, les parents et leurs enfants qui forment des chaînes humaines pour protéger une certaine idée de l'école publique, le mandat de grève de six jours qu'ont voté les enseignants du Cégep de Sherbrooke : autant de bonnes raisons de réfléchir aux rôles qu'assigne (ou pas) la société québécoise à son système d'éducation. Notre collaborateur Dominic Tardif renoue avec son ancien prof de philo Pierre-Paul Charlebois autour d'un verre de ce précieux carburant pour le cerveau qu'est la bière Clamato.

Je serais du genre à bien faire mon travail, je rapporterais probablement ici comment, lors de la toute récente rentrée, Pierre-Paul Charlebois s'est retrouvé dans une classe contenant 32 bureaux. C'est quoi le problème? Le problème, c'est que la liste d'étudiants que tenait dans ses mains Pierre-Paul comprenait 36 noms. Manque quatre bureaux et Kafka, je le précise, n'est toujours pas, jusqu'à nouvel ordre, le directeur du Cégep de Sherbrooke. Voilà donc Pierre-Paul pris pour courir le pavillon où il enseigne en quête des bureaux manquants. Pris pour faire la job d'un concierge, si vous préférez. Cette chose se nomme-t-elle de l'austérité? Non. Cette chose se nomme de la connerie pure.

Je pourrais vous raconter ça, oui, mais ce serait comme sous-entendre que le problème des cégeps n'est que strictement matériel. J'aime mieux comment le dit Pierre-Paul quand je lui demande s'il est un prof en colère. « Je suis surtout un prof indigné. Indigné, parce que ce que je vois, c'est une société qui est en train de tuer le sens du merveilleux. »

Le sens du merveilleux, c'était déjà l'entêtant et mystérieux refrain que chantait Pierre-Paul quand, tous les jeudis matins, j'allais poser mes fesses encore imberbes sur les chaises de sa classe. Nous vivions alors la douce insouciance d'une période d'opulence où tous les locaux comptaient le nombre nécessaire de bureaux et, ingrats que nous étions, nous ne mesurions même pas notre chance. Ah, les années 2000!

Le sens du merveilleux, de l'émerveillement, c'est une des rares choses que je retiens de cette époque dont je ne garde, autrement, que des souvenirs auréolés de contours laiteux. J'avais appris, au primaire, à écrire, j'avais appris, au secondaire, à disséquer des grenouilles, mais c'est au cégep que j'ai appris le plus important. C'est au cégep qu'on m'a donné la chance de me tromper, de me pogner le beigne même, toujours avec ce sous-texte : c'est à toi les oreilles, c'est toi le pire si tu te pognes le beigne. Quand Pierre-Paul en appelait devant nous au sens du merveilleux, j'entendais surtout ceci : C'est à toi, mon ami, de trouver des raisons de te réveiller chaque matin.

« Le discours que je tiens à mes étudiants, dit-il aujourd'hui, c'est le suivant : « Vous n'êtes pas obligés de finir votre cégep en deux ou trois ans. L'important, c'est de le faire, et d'aller à l'université après. Mais s'il faut que tu partes en Colombie-Britannique avec ton packsack pendant six mois, que tu voyages pour revenir en ayant trouvé ce qui te passionne, parfait. Pendant ce temps-là, le cégep, lui, ne parle aux étudiants que de prospérité, de productivité, de performance. Il ne parle que de ça aux profs aussi. Si tu ne finis pas en deux ou trois ans ton DEC, t'es pas normal. Mais qu'un étudiant entre au cégep à 17 ans en sachant déjà ce qu'il veut faire dans la vie, ce n'est pas la norme, c'est l'exception. »

Il ajoute : « J'ai de plus en plus l'impression que le cégep veut former des gars et des filles qui vont pouvoir aller travailler chez Bombardier, qui vont faire de l'argent et qui vont consommer, plutôt que des gars et des filles libres. »

Enseigner comme on regarde les étoiles

Pierre-Paul sait de quoi il parle lorsqu'il dit qu'il faut savoir prendre le temps de trouver ce qui nous passionne. Son cégep, il ne l'a pas terminé. S'est poussé avant d'avoir son diplôme, le boomer. Pour faire quoi à la place? Pour élever de la truite mouchetée, élever des lapins, devenir photographe, devenir journaliste, jouer au hockey dans le semi-pro, travailler sur la construction en Nouvelle-Écosse.

« En 1978, j'ai 30 ans et je suis assis sur la galerie d'une maison que je viens d'acheter deux ans avant à Baie-Saint-Paul. Je regarde le paysage, c'est magnifique, et je me dis : « Non, ça ne me tente pas de passer ma vie à discuter de jardinage et de char avec mes voisins. La vie qui m'intéresse, c'est une vie où je pourrais parler tous les jours de L'idiot de Dostoïevski. » J'ai pris la décision de rentrer à l'université. En quatre ans, j'avais fini ma maîtrise. »

Mais revenons au sens du merveilleux. J'entends déjà les fossoyeurs de rêves crier au pelletage de nuages. « Le sens du merveilleux, c'est être capable de s'étonner. C'est le contraire de l'indifférence. Quand j'étais petit, je regardais les étoiles et mon père nous disait que c'était Dieu qui avait créé tout ça. Wow, Dieu a créé tout ça! Puis là, woups, tu apprends que ce n'est pas tout à fait exact, tu apprends que la lumière que tu vois, c'est du passé, que les étoiles que tu vois, ce n'est pas un milliardième d'un milliardième d'un milliardième des étoiles qu'il y a, juste dans la Voie lactée. Quand tu comprends ça, t'es encore plus émerveillé que devant l'explication divine, qui est de la pensée unique. Le discours de la productivité et du profit que tiennent le cégep et le gouvernement, c'est de la pensée unique, et la pensée unique, c'est le contraire du merveilleux. »

Le sens du merveilleux, c'est aussi la liberté, non? « Pour reprendre la phrase culte de la série des années 60 The Prisoner : « I am not a number, I am a free man. » Je considère que j'ai commencé à être libre quand je suis devenu qui je suis, et non pas celui que la société voulait que je sois. Mais pour ça, il faut que tu aies la chance de décider toi-même si tu veux devenir musicien, homme d'affaires ou policier. C'est ça la liberté. » J'ajouterais : c'est précisément ça que permettent l'éducation, en général, et le cégep, en particulier.

J'ajouterais aussi que j'aime cette idée du prof qui, devant les étoiles, ou devant n'importe quoi d'autre, la rigueur budgétaire du gouvernement Couillard tiens, demande à ses étudiants : « Se pourrait-il que ce qu'on nous donne à voir ne représente qu'une petite partie de la réalité? » Et puis fuck, je me relis en ayant peur de mettre des idées dans la tête du ministre de l'Éducation. Tout d'un coup qu'il lui viendrait le projet de carrément remplacer les profs par des télescopes.

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