Pour une histoire d'un soir chez les Alcooliques anonymes

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En marge du dossier que consacre La Nouvelle cette semaine à notre rapport collectif à la boisson, Dominic Tardif s'est rendu assister à un meeting des Alcooliques anonymes.

«Qu'est-ce qui se passe ce soir à l'église? » me demande le chauffeur de taxi. « Il se passe une réunion des Alcooliques anonymes », que je ne lui réponds pas. « J'ai un rendez-vous », que je balbutie plutôt très évasivement, parce que lui expliquer que je m'en vais chez les AA pour un article serait trop long, mais aussi parce qu'il y a, tapie quelque part au fond de moi, une sorte de pudeur, à l'aune de laquelle je mesure la véritable honte avec laquelle négocient sans doute les vrais alcooliques.

Murs couverts de tapisserie fleurie, chaises en bois de salle de classe, violents éclairages aux néons. Je n'ai pas mis les pieds depuis deux minutes dans ce sous-sol d'une église de l'Est de Sherbrooke que quinze personnes sont déjà venues me serrer la main. « Bienvenue, je m'appelle Roger*, bon meeting. »

Un meeting, c'est ainsi que l'on nomme une rencontre des Alcooliques anonymes. Je participe en ce frisquet lundi soir à ce qu'on appelle un meeting ouvert, c'est-à-dire à un meeting auquel n'importe qui peut assister, pas que les membres des AA.

Il y a ici toutes sortes de rescapés de la bouteille : les bums aux visages burinés par de nombreuses et rocambolesques dérapes que vous imaginez, oui, mais aussi plusieurs ricaneuses dames dans la cinquantaine, plusieurs trentenaires occupant fort probablement de bons boulots. Ils sont tous unis par une relation trouble à la bibine et par leur amour-passion pour le café filtre. Presque tout le monde s'accroche à son verre en styromousse comme à une bouée.

L'homme qui animera le meeting prend bientôt place derrière sa table et débute la séance en récitant la Prière de la sérénité. La cinquantaine de participants se lève d'un bloc et murmure : « Mon Dieu, donnez-moi la sérénité d'accepter les choses que je ne peux changer, le courage de changer les choses que je peux, et la sagesse d'en connaître la différence. »

Tour à tour, différents membres en règle prennent ensuite la parole pour, entre autres, réciter les douze promesses des AA, puis les douze étapes du programme de rétablissement. Numéro 3 : « Nous avons décidé de confier notre volonté et notre vie aux soins de Dieu tel que nous Le concevions. » Le discours rédempteur des AA est certes enraciné dans une tradition turbo-catho un peu barbante pour quiconque ne croie pas, j'aime bien cette précision - « Dieu, tel que nous le concevions » - qui supporte que je modèle ma foi comme je le veux.

« Yeah, t'es capable mon chum! »

« Bonsoir, je m'appelle Carole, je suis alcoolique », annonce la dame chargée de l'accueil des nouveaux venus. « Salut Carole », répondons-nous tous en choeur (je commence à comprendre le rituel). « Si tu es ici pour la première fois, je peux te jurer que tu as pris une bonne décision », poursuit-elle, en ne cessant jamais d'employer la deuxième personne du singulier.

Un jeune homme se lève et annonce qu'il a décidé d'arrêter de boire hier. Un déluge d'applaudissements le porte jusque dans les bras de Carole, à l'avant. « Yeah, t'es capable mon chum! » s'exclame un bonhomme au fond sur le ton de celui qui voudrait approuver le choix de chanson d'un groupe dans un show rock.

Un autre membre se lève pour « parler de la littérature », ce qui n'a aucun lien avec Balzac, mais plutôt à voir avec les livres et prospectus disponibles à l'avant. « Mais si comme moé, tu trouves ça plate, lire, tu peux acheter les cd pis les écouter dans ton char. » Tout le monde s'esclaffe. Je m'imaginais assister à une cérémonie austère et outrancièrement sérieuse, à un rassemblement de mines abattues léchant leurs plaies, alors que ça rigole joyeusement. Ces gens-là rient comme des gens qui ont déjà failli ne plus jamais rire.

Nous en sommes déjà au programme principal de la soirée : le témoignage d'une dame qui n'a pas bu depuis trois ans. Son histoire est à la fois singulièrement douloureuse et tristement commune : sordides agressions, brosses d'une semaine, problèmes de santé mentale, mais elle y injecte un tel nombre de petits détails que son récit gagne bientôt une densité qui l'élève au-dessus de sa propre banalité.

C'est sans doute ce qu'il y a de plus beau ici. Raconter sa vie et ses malheurs, dire devant d'autres gens : "J'ai vécu ceci, j'ai longtemps surnagé, là ça va mieux" compte parmi les plus salvateurs remèdes sur le marché. Effet secondaire : votre glande de l'empathie pourrait se dilater.

« Notre Père qui es aux cieux,que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne... »

21 h, le meeting se termine. Je tiens la main de deux inconnus, un à ma gauche, un à ma droite, et récite ce Notre Père que je n'ai pas récité depuis des lunes. J'aime les beaux poqués qui m'entourent. Merci quand même mon Dieu ne pas avoir fait de moi un alcoolique.

* Les prénoms des personnes évoquées dans ce texte ont été modifiés afin de préserver leur anonymat.

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