Une bière Clamato avec Delaf et Dubuc

Delaf et Dubuc: «Un personnage qui ne pense... (IMACOM, JESSICA GARNEAU)

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Delaf et Dubuc: «Un personnage qui ne pense qu'à lui-même dit des choses qui vont le révéler de façon amusante et défoulatoire.»

IMACOM, JESSICA GARNEAU

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À l'occasion de la parution du septième tome des Nombrils, Dominic Tardif s'entretient avec les bédéistes estriens Maryse Dubuc et Marc Delafontaine, alias Delaf et Dubuc, mordants satiristes d'une société qui cherche le reflet de son bonheur dans le miroir aux alouettes des apparences.

Ô adolescence, période dorée des décisions - vestimentaires, relationnelles, personnelles - que l'on peinera à expliquer une fois l'âge adulte atteint.

Quel genre d'adolescents étiez-vous, que je demande banalement à Delaf et Dubuc, dont la série Les Nombrils embrasse depuis 2004 la sinueuse trajectoire de trois adolescentes : Karine, gentille fille modèle devenue rockeuse, Vicky, machiavélique gosse de riche délayant son amertume chronique dans la condescendance, et Jenny, pétillante blonde au QI ne menaçant pas de fracasser des records.

« J'avais de la facilité à l'école et je faisais beaucoup de sports, du patinage artistique et du volleyball, répond Maryse. J'étais une ado très retirée, j'aimais observer les manigances, les concours de popularité, comment les groupes s'organisaient. »

Intéressant, mais pas étonnant pour qui a feuilleté un des albums des Nombrils, livres made in North Hatley, mais publiés chez la mythique maison belge Dupuis, qui en a écoulé plus d'un million d'exemplaires. Les tractations de polyvalente n'ont visiblement aucun secret pour la scénariste. Pas de peine à imaginer qu'elle les ait examinées avec la même intensité qu'une Chantal Hébert à la Chambre des communes.

Et toi, Marc, quel genre d'ado étais-tu? « Au début du secondaire - tu ne vas pas tomber en bas de ta chaise - j'étais plutôt renfermé. J'avais des boutons pis des lunettes. » Juste prédiction, mon cher : je suis toujours bien en place sur ma chaise. « Mais vers la fin du secondaire, poursuit-il, j'étais plus du type compétitions de culturisme. J'en ai fait deux à 16 et à 17 ans. » Quoi? Me suis-je exclamé, complètement décontenancé, en scrutant le torse du dessinateur, à la recherche de muscles saillants.

« Je ne sais pas trop pourquoi je me suis lancé là-dedans. J'étais à l'âge où le culte du corps prend beaucoup de place. J'aimais ça flasher. » Maryse ajoute, sourire taquin : « Il a encore des mollets impressionnants. »

« Tu n'es pas la personne que je croyais », aurais-je pu lancer à Marc en m'appropriant un des bouts de dialogue du septième tome des Nombrils, Un bonheur presque parfait. La phrase encapsule parfaitement le corrosif regard que posent Delaf et Dubuc sur notre époque du paraître, dont il retourne comme un gant (comme un string?) les faux-semblants pour mieux révéler la tyrannique crainte d'être rejeté par l'autre qu'ils dissimulent. Et pourtant, rares sont les personnages dans Les Nombrils, encore moins les adultes, qui angoissent à l'idée de piler sur la tête de quelqu'un, surtout si cette personne se trouve sur le chemin les séparant de leur confort.

« On s'est vite rendus compte que le nombrilisme d'un personnage, c'est riche pour faire des gags », explique le couple de créateurs au sujet de la série imaginée alors que Britney Spears trônait en tête des palmarès, vêtue d'un chandail bédaine. « Un personnage qui ne pense qu'à lui-même dit des choses qui vont le révéler de façon amusante et défoulatoire. »

Avec ses vives couleurs typiquement bédéesques, Les Nombrils se jouent aussi des préjugés des lecteurs, fait remarquer Maryse, à qui je souligne que je n'aurais jamais osé ouvrir un album destiné aux ados, si je n'y avais pas un jour été contraint par le boulot. « Ne pas se fier aux apparences, c'est aussi l'attitude qu'il faut adopter face à la série. Souvent, les gars refusent de la lire parce que les personnages principaux sont des filles. L'inverse apparaîtrait complètement ridicule. »

Mais quand même, ne vous en veulent-ils pas, les jeunes, de se voir dépeints en êtres pas toujours particulièrement intelligents? « Je ne pense pas qu'on montre des ados pas intelligents », s'oppose Maryse, sur le ton de celle qui défend ses propres enfants. « Ce que les lecteurs nous disent surtout, c'est que les personnages deviennent des outils, qui leur permettent d'expliquer à leurs parents ce qui s'est passé à l'école pendant la journée. Ils peuvent dire : ''Il y a une Vicky qui a fait telle chose à une Karine.'' Elles sont devenues des archétypes. »

Étouffant conformisme

Marc Delafontaine crée sa première bande-dessinée à l'âge de 12 ans selon un poème de sa tante, la regrettée femme des lettres et chanteuse Micheline Goulet. Le livre autoédité intitulé Trajectoire dressait un bref portait des mouvements de contestation des années 70.

Après sa courte période culturiste, le dessinateur rencontre Maryse Dubuc lors d'une virée au défunt bar le Rolling Stone, rue Wellington Sud. C'était il y a vingt ans. Leur premier sujet de conversation? Le cours que consacrait au neuvième art le prof de cégep Richard Langlois, qu'elle suivait à ce moment-là, et qu'il avait suivi quelques années auparavant.

Si la série Les Nombrils n'est certainement pas aussi volontairement sociopolitique que la première création de Delaf, elle passe néanmoins à la moulinette, avec une bonne dose d'acidité, une société où conformisme et consumérisme se nourrissent mutuellement. Dans Un bonheur presque parfait, une Vicky de moins en moins à l'aise dans son personnage de fille se moulant scrupuleusement aux exigences de ses parents peine à admettre qu'elle n'épousera pas le gendre idéal.

« Jenny et Vicky ne parlent que de gars pendant six albums, alors c'était dramatiquement un très bon retournement qu'au final, une d'elles aime les filles, explique Maryse. Si on a décidé que Vicky serait lesbienne, ce n'est pas forcément pour passer des messages, mais on est heureux de recevoir plein de témoignages de lectrices qui nous remercient de traiter de ça, qui nous disent que ce n'est pas facile d'établir un dialogue avec leurs parents. C'est drôle, parce qu'il y a une jeune lectrice qui écrivait récemment sur Facebook : ''Mégane et Vicky, je les trouve super cutes ensemble'', sans même s'étonner que ce soit deux filles. Elle était encore à cet âge où on ne voit que l'amour qui unit deux personnes. »

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