Une bière Clamato avec un nonagénaire

Richard « Dick » Labelle devient auteur à l'âge de... (IMACOM, JULIEN CHAMBERLAND)

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Richard « Dick » Labelle devient auteur à l'âge de 90 ans. Il publie ces jours-ci deux romans.

IMACOM, JULIEN CHAMBERLAND

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À 90 ans, Richard « Dick » Labelle est probablement le jeune auteur le plus âgé au monde. Notre collaborateur Dominic Tardif s'entretient avec le nonagénaire à la Taverne Alexandre, lieu où ils ont tous les deux leurs habitudes.

Richard Labelle a été chargeur de camions au Square Phillips dans les années 30, a sillonné l'Abitibi du boom minier où la compagnie Fairbanks Morse l'envoyait régler tous les problèmes du monde, a été propriétaire du centre commercial de Lac-Mégantic, est devenu ingénieur en suivant des cours par correspondance pendant sept ans, a été entrepreneur en construction, est allé au front à la fin de la Seconde Guerre mondiale, a donné des conférences sur l'astronomie dans les écoles secondaires, a eu trois enfants, a perdu par une voix l'investiture du Parti québécois dans Sherbrooke en 1976, a été défait dans Mégantic-Compton sous l'égide de la même formation en 1981 et se souvient comme si c'était hier du jour où la Montreal Water and Power a coupé l'eau chez sa mère à cause d'un compte en souffrance de 3,22 $. Il vient de publier deux romans historiques, Le vol de l'outarde... et Alors que Dieu dormait...

Mais pour l'instant, Richard Labelle, 90 ans, n'a qu'une seule chose en tête : me commander une deuxième bière. J'ai tout juste avalé la dernière gorgée de ma flûte que le nonagénaire se lève et signale en une courte série de gestes polis, mais impératifs, adressés à notre vaillant serveur Luc, qu'il faut nous ravitailler. Celui que ses amis surnomment Dick a toujours mené sa vie comme ça : en réglant un problème à la fois, en respectant une sorte de pragmatisme excluant toute possibilité de se laisser submerger par ses états d'âme ou de remettre à plus tard ce qu'on pourrait régler tout de suite. T'as plus de bière, jeune homme? On va te commander une autre bière!

« À 13 ans, j'avais 17 pouces de bras et 14 pouces de cou. Maintenant, j'ai 14 pouces de bras et 7 pouces de cou. Ils appellent ça la transformation! Je ne sais pas si c'est pour le mieux », blague-t-il en parlant des affres du vieillissement, mais ne comptez pas sur lui pour s'apitoyer davantage sur ses petits bobos. D'autant plus qu'il n'en a pas beaucoup, de petits bobos.

Tout juste regrette-t-il ne plus pouvoir boire de bibine lorsqu'il visite la Taverne Alexandre, son quartier général surnommé « le Temple » par la bande qu'il forme avec les « jeunes » que sont le prof au Collège Mont Notre-Dame Daniel Coulombe et l'homme d'affaires Christian Gendron. Ce sont eux qui lui ont organisé cette petite tournée de promotion.

« Avant je prenais une flûte, puis je rentrais tranquillement à la maison, mais là, je crampe des pieds, ça me déshydrate trop. Ça devenait dangereux de conduire jusqu'à Waterloo [où il réside]. » Il sirote maintenant de l'eau pétillante, mais son plaisir d'échanger des histoires avec les boys semble intact.

Si c'est ça vieillir, ce n'est pas si mal. Comment vous faites, Dick, pour avoir l'air aussi, comment dire, pas exactement jeune, mais, du moins, pas aussi vieux que vous l'êtes en réalité? « Les bons gènes, ce n'est pas distribué également, c'est tout, c'est juste ça. On était cinq enfants chez nous, je suis le seul survivant. »

Occulter la peine et la misère

Né dans la misère d'un Montréal qui, à bien des égards, croupissait encore dans une variation un peu moins sordide du Moyen Âge, Richard Labelle est élevé par une mère célibataire, son père ayant succombé à une pneumonie alors qu'il n'avait que quatre ans. Il quitte l'école à 13 ans, après sa neuvième année, malgré des notes de surdoué. Les sirènes du travail, et surtout du salaire à rapporter au foyer, se faisaient déjà entendre. Il deviendra ingénieur à la fin de sa vingtaine, grâce à des cours par correspondance, qui le forçaient à se plonger chaque soir dans ses livres, en rentrant du boulot.

Dépêché à Rockingham en Caroline du Nord par Cascades pour remettre sur les rails une usine il y a quinze ans (il avait alors, oui, 75 ans), il se lance dans l'écriture de fiction le week-end, parce que bon, qu'y a-t-il d'autre à faire à Rockingham en Caroline du Nord le week-end?

Le vol de l'outarde... et Alors que Dieu dormait..., les romans historiques qu'il vient de publier à compte d'auteur, ont beau traverser la Deuxième Guerre mondiale, ils n'ont pas grand-chose d'autobiographique. Dick me demandera poliment à la fin de l'entrevue d'évoquer le moins possible dans mon texte son passage au front, un épisode dont il ne m'aurait pas parlé si je n'avais pas un peu insisté, habité qu'il est par une pudeur que j'aurais envie d'attribuer à une crainte de réveiller les fantômes du passé.

« La guerre, c'est un petit pan de ma vie, faudrait que je sois malade pour parler encore de ça, explique-t-il plutôt. Je suis arrivé assez tard dans la patente à gosse, j'étais le plus jeune de la gang. Ceux qui ressassent encore ça, ce sont des gens qui n'ont pas su occulter le négatif. Si tu laisses le négatif prendre toute la place, c'est sûr qu'il n'y a plus de place pour le positif. Ma mère a travaillé comme couturière toute sa vie, jusqu'à 87 ans. Vers la fin, elle ne cousait que des tissus de couleurs, parce que le noir lui fatiguait trop les yeux. Elle chantait tout le temps. Quand elle est morte, elle m'a dit : "Mon Richard, je ne te laisse rien." "Ce n'est pas vrai", que je lui ai répondu, "vous me laissez votre beau caractère." Elle avait été capable d'occulter la peine, la misère dans sa vie, qui avait été dure et pénible. »

Je lui fais remarquer que la figure du vieux qui s'apitoie sur ses malheurs passés, dont il est la parfaite antithèse, est omniprésente dans notre imaginaire collectif. « Il en existe en masse, des vieux comme ça! Je suis obligé d'en fréquenter, parce que je joue au bridge, et des jeunes qui jouent au bridge, c'est rare. Quand je leur dis que j'ai écrit des livres, ils me répondent tous : "Ah, moi aussi, j'aimerais ça, écrire!" Qu'est-ce que vous voulez écrire, que je leur demande? Ils pensent tout le temps à écrire une biographie, à raconter leur vie : je suis allé à telle école, j'ai fait telle chose dans la vie, etc. Ça va intéresser qui ça? À moins qu'il s'agisse d'un gars ben délabré qui couchait avec sept femmes par jour, ce qui n'a malheureusement jamais été mon cas, je ne vois pas qui ça pourrait intéresser. » Ma bière est de nouveau vide et je dois presque me battre avec Dick pour qu'il ne m'en commande pas une autre.

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