Une visite de la librairie ambulante Le Buvard

Les chevaliers de la littérature Maxime Nadeau et... (IMACOM, JOCELYN RIENDEAU)

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Les chevaliers de la littérature Maxime Nadeau et Michel Vézina dans Le Buvard.

IMACOM, JOCELYN RIENDEAU

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« Les producteurs laitiers aiment la poésie », assure Michel Vézina. L'écrivain raconte à notre collaborateur Dominic Tardif un été d'étonnements à bord de sa libraire ambulante, Le Buvard, qui ravitaille en littérature les régions du Québec dépourvues de réels libraires.

Dimanche après-midi, sous le soleil féroce du Festival des traditions du monde où est stationnée depuis quelques jours sa librairie ambulante, Michel Vézina goûte chacun des détails de l'anecdote qu'il me raconte. Truculent chroniqueur d'une Amérique excessive, cette pièce d'homme d'écrivain n'aime rien de mieux que lorsque la réalité retourne les clichés comme un gant sous ses yeux fascinés. Surtout lorsqu'il est question de littérature, grisant carburant auquel il s'abreuve depuis que sa mère lui a mis Tolstoï entre les mains.

« À Saint-Armand, un gars de 45 ans entre dans le truck avec une sorte de look à la Indiana Jones, pas un look de littéraire en tout cas. Il ressort de là au bout d'une demi-heure avec une pile de livres. Je l'invite à s'asseoir et on se met à parler de poésie américaine. Le gars connaissait la poésie américaine par coeur. Je finis par lui demander : "Coudonc, qu'est-ce que tu fais dans la vie?" J'étais sûr d'avoir affaire à un prof de cégep qui essayait de se donner un genre. Imagine-toi que le gars est producteur laitier. Le stéréotype a explosé. Ça a été le plus beau moment de mon été. »

Il ajoute sur le ton gentiment baveux dont est indissociable son sinueux, bien qu'étonnamment cohérent, parcours d'éditeur-romancier-journaliste-punk-pas-si-repenti-que-ça : « Si on faisait comme les médias de masse et qu'on donnait dans la grande déclaration démagogique, on pourrait quasiment dire : "Les producteurs laitiers aiment la poésie!" Pas de farce, j'en ai rencontré quatre depuis le début de l'été! »

Des histoires du genre, Vézina en a plein le coffre à gants du camion de pompier qu'il métamorphosait ce printemps en librairie ambulante, la première au Québec, après avoir tiré un trait sur la maison d'édition Coups de tête. À cette enseigne, il taillait dans une énergie d'insoumis depuis 2007 des romans irrévérencieux comme le Québec en avait peu connus. L'objectif du Buvard : ravitailler en littérature des régions de la province dépourvues de réelles librairies.

Pendant l'heure de que je passe sous son auvent, l'auteur d'Asphalte et vodka me parle de l'armée de clients qui, sans qu'il ne s'y attende, « ont complètement trashé ma section poésie. » « On est tombé à Trois-Pistoles sur une talle de tripeux de poésie. Maxime [Nadeau, son partner in crime de libraire] est resté dans le truck six heures sans mettre le nez dehors. Il avait les quatre ronds à high, la gueule à terre. Ils ont tous loadé leur carte de crédit de poésie. C'était hallucinant. On ne l'a pas vu venir. »

À Cookshire, le propriétaire du IGA local, Gilles Denis, s'est presque offusqué que Vézina ne l'ait pas déjà contacté après avoir lu au sujet du Buvard dans Le Devoir. Quelques semaines plus tard, la librairie ambulante se stationnait devant le supermarché. « Gilles a même acheté une publicité dans le journal local. Il donne des breaks à ses employés qui lisent, pour qu'ils viennent dans le truck. C'est un gars pour qui la culture est essentielle à la survie d'une communauté. Pour lui, un village ne peut pas se passer d'une librairie. »

Sauver la littérature, pas les livres

La trame commune des anecdotes que déballe Vézina pourrait se résumer ainsi : quoiqu'on en pense, il y a des lecteurs au Québec, et pas que là où on les soupçonne. Aux discours chagrins que relaient les médias sur l'état du livre, et aux campagnes jovialistico-paternalistes visant à sauver le livre d'un naufrage depuis longtemps annoncé, le nomade oppose une foi inaltérable en la capacité de la littérature à charmer ceux qui la trouveront sur leur chemin.

« Je me suis déjà pogné pendant un salon du livre, parce que je n'avais pas mon macaron "Sauvons les livres." "Pourquoi tu ne le portes pas?" qu'on me demandait. Parce que je ne suis pas d'accord. 95 % des livres qu'on produit ne méritent pas le papier sur lequel on les imprime. Mais si on avait écrit "Sauvons la littérature", je m'aurais fait une armure et je l'aurais portée partout. »

Vous cherchez la plus récente édition du Guide de l'auto, ou le roman de Maxime Landry? Oubliez Le Buvard. Mais pour le meilleur de la jeune poésie québécoise, pour des pépites de romans étrangers dont personne ne parle, ou pour des classiques de la littérature universelle, c'est la place.

« Tes suggestions, ce sont comme des prescriptions », que je lance à Maxime Nadeau, libraire d'expérience, quand il me raconte avoir grandi dans la pharmacie de son père, formidable école de la vente au détail. « Tu ris, mais quand je travaillais chez Monet à Montréal, se rappelle-t-il, il y a une cliente qui se faisait prescrire par son médecin des romans. Quand les commandes rentraient, je l'appelais en lui disant : "Bonjour Madame Goyer, vos médicaments sont arrivés." »

« On fait une équipe de choc, Maxime et moi », se réjouit Vézina avec son grand sourire de petit gars qui vient de commettre un mauvais coup. « Si on parle en terme de chasse, je suis le rabatteur et, lui, c'est le closer. Les gens entrent là-dedans juste pour jeter un oeil et repartent avec 150 $ de livres. »

Comme de fait, je grimpe dans Le Buvard avec l'intention résolue de ne pas encombrer davantage mon pauvre appartement, puis en ressors avec l'essai autobiographique de Vézina (Attraper un dindon sauvage au lasso) et un roman érotique serbe (Les aventures de Minette Accentiévitch). Une proie avait rarement été aussi heureuse de sentir le piège se refermer sur elle.

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