«Une chance qu'il y avait le Graff!»

Michel Alario, Pascal Cloutier, Mario Coulombe et Alain... (Photo Imacom, Jessica Garneau)

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Michel Alario, Pascal Cloutier, Mario Coulombe et Alain Tahan ont tous contribué aux belles années du Bar Les Graffiti.

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Ce qui restait du bâtiment abritant jadis le Bar Les Graffiti était récemment - enfin! - réduit en poussières par des bulldozers. Refuge des non-conformistes en tous genres, le Graff aura fait les beaux jours de la Wellington Sud de 1987 à 2002. Quatre de ses principaux personnages décrivent l'âme du défunt temple de la marge.

Alain Tahan, barman : « À 17 ans, j'ai décidé de ne pas aller à mon après-bal et de faire la tournée des bars du centre-ville à la place. Mes chums et moi, on avait encore nos vestons, mais on avait mis des jeans, ce qui nous donnait un drôle de look. On se faisait regarder de travers, certains endroits refusaient de nous servir. Puis on entre au Graff et, tout de suite, on trouve que la musique est wow! Il y avait des punks avec des spikes de trois pieds sur la tête et d'autres gens habillés normalement. Nous, on était évidemment beaucoup trop chics, mais tout le monde nous disait : ''Salut, comment ça va? '' Je détonnais carrément, mais contrairement aux autres places, au Graff, c'était accepté. »

En 1987, Mario Coulombe et deux associés, dont Christian Fournier avec qui il possède aujourd'hui le Loubards, transforment le Rock Palace en ce qui deviendra le Bar Les Graffiti.

Mario : « On peut dire qu'on avait deux vendredis dans la semaine : la soirée New Music du mardi et le vrai vendredi soir. Il y avait des étudiants qui faisaient changer leur horaire pour être sûrs de ne pas avoir de cours le mercredi matin. On a souvent eu 800 clients le mardi, et plus de 1000 le vendredi ou le samedi. »

Michel Alario, DJ : « Je me tenais beaucoup dans la scène underground à Montréal, les Foufounes électriques et compagnie. Une fille m'avait dit : ''Quand tu seras à Sherbrooke, faut que t'ailles au Graff.'' Je suis déménagé ici un mercredi de 1990 et, dès le jeudi, j'ai été client du Graff. Sauf que, ce soir-là, c'était un hommage à Genesis. Ça commençait mal pour moi. Ce n'était pas ma musique du tout, le prog. Je suis retourné le lendemain et c'était du Janis, du AC/DC, du Led Zep, qui jouait. Je ne comprenais pas encore pourquoi on m'envoyait au Graff. J'ai fini par saisir en jasant avec la clientèle qui se tenait là. C'était des marginaux, des différents, tous ceux qui ne se sentaient pas bien dans le mainstream, dans les bars dance. Et puis, il y avait aussi de la bonne musique qui jouait parmi le classic rock, tout l'alternatif des années 80, Sisters of Mercy, Trisomie 21, etc. »

Pascal Cloutier, videur : « Je viens de la Rive-Sud de Montréal et un mois après mon arrivée à Sherbrooke, j'ai deux chums de Beloeil qui descendent. On va au Graff, on s'installe à la table de billard et, tout d'un coup, il y a trois grosses Black Label devant nous. Mes chums n'en revenaient pas que le staff sache déjà ce que je buvais après seulement un mois. Ça en dit long sur moi, mais surtout sur l'esprit de famille qui régnait entre les clients et les employés. »

Mario : « On ne jouissait pas toujours de la meilleure réputation. On avait des tout croches et des fuckés comme clients, mais combien de descente on a eue? Zéro. »

Pascal : « Je me souviens d'un punk qui puait le calvaire. Il était assis seul au bar et il y avait comme un périmètre autour de lui. C'était un habitué, alors je vais le voir et je lui dis : ''Man, fais ce que tu veux, mais je ne veux plus que tu pues comme ça.'' Il sort de la place en maudit et revient une heure plus tard en gueulant : ''Sens-moi! '' Je le sniffe et je comprends qu'il s'est imbibé de Windex. Je l'ai laissé entrer, il ne puait plus. Ce gars-là ne faisait pas de trouble. »

Michel : « J'avais eu vent que le Graff cherchait un DJ, alors je suis allé voir Mario. Il m'a dit : ''Je sais que tu connais la musique, mais tu n'as pas assez d'expérience.'' Je me suis inscrit dans un concours de DJ au Bahut [défunt bar universitaire], et j'ai été engagé là-bas. Quelques mois plus tard, le Graff cherchait à nouveau un DJ et Mario m'a pris à l'essai. J'avais tout fait ça, parce que c'était mon monde et que je voulais y travailler. Il y avait, accroché au mur, un gros poster de Sid Vicious qui fumait. Si ce n'est pas ça ma place, je ne sais pas ce que ça aurait pu être. Une chance qu'il y avait le Graff. »

C'est face au mur qu'il fallait danser au Graff, se souvient-on aujourd'hui. Mythe ou réalité?

Pascal : « Tu demanderas à ma femme, elle va te le dire. Elle faisait partie des petites fuckées qui dansaient devant le mur. La première fois que je suis allé la voir, je lui ai touché l'épaule pour attirer son attention et elle m'a dit ''Va chier! '' Elle s'est retournée et elle a continué à danser. Il a fallu que je sois persévérant. »

Pascal et son amoureuse sont aujourd'hui les heureux parents d'un petit garçon.

Michel : « Il y avait beaucoup de filles au Graff. Je pense qu'elles aimaient que ce ne soit pas un cruising bar. Elles pouvaient dire à un gars : ''Laisse-moi tranquille! '' C'était même peut-être plus souvent les filles qui cruisaient les gars, que le contraire. »

Alain : « Il y a des clients qui laissaient leurs souliers au vestiaire toute la semaine. Ils enlevaient leurs bottes en arrivant et mettaient leurs souliers pour aller danser. »

Le Graff a accueilli plusieurs concerts de groupes phares du rock alternatif. Bien avant Internet, les bars et leurs DJs incarnaient un des rares véhicules pour la musique ne trouvant pas sa place dans les circuits médiatiques officiels.

Michel : « Tout ce qui ne jouait pas à la radio passait au Graff. Les bars avaient le pouvoir de lancer des chansons dans une ville. C'est au Graff que Closer de Nine Inch Nails ou Rage Against the Machine ont joué en premier. Sweet Dreams de Marilyn Manson, c'est un client qui m'a apporté ça, une copie en importation. Je l'ai essayé et Mario est tout de suite venu me voir pour me dire qu'on avait besoin de ça. Aujourd'hui, la vie nocturne, c'est beaucoup une culture de restaurants ou de gens qui vont jaser autour d'un verre, alors que dans le temps, les gens sortaient souvent et tôt, dès 22 heures, pour aller danser, avoir du fun, se laisser aller. »

Pascal : « On s'installait à dix doormen devant la scène pour gérer le trash pendant les shows de Mass Hysteria, Grimskunk ou Groovy Aardvark. Il n'y a pas un bar à Sherbrooke où tu pouvais trasher comme ça. On se faisait déplacer, on tombait, et ce n'est pas juste nos collègues qui nous ramassaient, les clients aussi nous aidaient. Ce n'était pas un derby de démolition, le trash, c'était de la vraie fraternité. »

Le Bar Les Graffiti est contraint par la concurrence féroce et un certain ressac du courant alterno a fermé ses portes en 2002. Une deuxième incarnation de l'établissement gardera un instant l'institution sur le respirateur artificiel, avant que la clé ne soit mise sous le tapis pour de bon en 2004.

Pascal et Alain organiseront au Loubards en octobre, lors du week-end de l'Action de grâce, la cinquième édition d'une soirée retrouvailles du Graff, réunissant anciens employés et clients nostalgiques.

Alain : « Quand le bar a fermé, des clients sont venus déposer des fleurs devant la porte. »

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