En souvenir de Réal Bergeron

Cécile Gélinas, directrice du Musée des beaux-arts de... (PHOTO COURTOISIE)

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Cécile Gélinas, directrice du Musée des beaux-arts de Sherbrooke, au sujet du guide-animateur Réal Bergeron : « Les écoles téléphonaient et ne demandaient même plus quelle exposition était présentée. On nous demandait : "Est-ce que c'est monsieur Réal qui fait la visite?" »

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Le Musée des beaux-arts de Sherbrooke célébrait vendredi la vie de son guide-animateur, Réal Bergeron, disparu l'hiver dernier. La Fondation du Musée révélait à cette occasion la création du Fonds Réal Bergeron, entièrement dédié à l'éducation. Notre collaborateur Dominic Tardif s'est entretenu avec les proches de celui que l'on décrit comme un homme bon et doux.

C'est encore un peu le fouillis dans le bureau de Réal Bergeron, au sous-sol du Musée des beaux-arts de Sherbrooke : livres et catalogues empilés partout, notes manuscrites dispersées pêle-mêle, boîtes de matériel d'art dans tous les coins. Deux petites figures de vaches, trônant à côté d'un pot de trombones, rappellent l'exposition qu'a présentée l'artiste Joe Fafard en 2011. Le guide-animateur a beau ne pas avoir mis les pieds ici depuis quelques mois, il habite encore les lieux.

La directrice du Musée, Cécile Gélinas, se hisse sur la pointe de ses pieds pour agripper une boîte remplie de petits bouts de bois bleu et rouge. « Il nous a demandé de ramasser des branches pendant des semaines! » se rappelle-t-elle au sujet de son ami. « Il les a toutes peintes lui-même. » Après avoir fait visiter l'exposition de Shayne Dark à des classes du primaire, l'homme à la barbe de sage proposait aux élèves de créer leur propre version des sylvestres sculptures de l'artiste canadien.

« Les enfants se sentaient comme des gens intelligents avec lui. Il les écoutait comme s'ils avaient quelque chose à lui apprendre. Il avait un respect pour les enfants, et ça inspirait le même respect chez eux », souligne la professeure au primaire Chantal Bonneville, qui a accompagné ses groupes de sixième année au Musée à plusieurs reprises. « À chaque fois que j'ai vu le Salon du printemps des artistes avec Réal, c'était fantastique. Il racontait chacune des 36 000 anecdotes qu'il avait recueillies. » Parce que, oui, Réal Bergeron se faisait un point d'honneur de discuter avec chacun des créateurs que le Musée accueillait.

« Il prenait aussi toujours le temps de commenter chacune des oeuvres que les enfants créaient dans les ateliers, après la visite. Il pouvait dire des choses formidables comme : "C'est une composition assez particulière ce que tu as fait là. Ça me rappelle Picasso. Est-ce que tu connais Picasso?" »

Fermez les yeux et imaginez un instant un groupe de bambins qui déambulent parmi une exposition regroupant, par exemple, des toiles abstraites au possible de Guido Molinari. Entendez-vous comme moi les tumultueuses protestations monter? Il semble pourtant que Réal Bergeron parvenait miraculeusement à transformer ce scénario catastrophe en pur moment de grâce.

« Les enfants découvraient soudainement des formes d'art qu'ils n'auraient pas pu imaginer avant, poursuit Chantal. Je me souviens d'une des mes élèves qui, en sortant du Musée, avait dit : "Moi là, j'aimerais ça étendre un gros, gros bout de toile par terre, lancer de la peinture dessus et faire des roues latérales." C'est Réal qui lui avait inspiré cette idée-là. »

Cécile Gélinas : « Beaucoup de professeurs hésitent à venir au musée, mais lorsqu'ils osaient faire le saut, on était sûrs qu'ils reviendraient. Les écoles téléphonaient et ne demandaient même plus quelle exposition était présentée. On nous demandait : "Est-ce que c'est Monsieur Réal qui fait la visite?" »

« Il voulait un musée décoincé. On avait le droit de ne pas aimer ça, mais il fallait le verbaliser, il fallait dire pourquoi », précise sa fille, Gabrielle Léa Tardif, et je comprends que Réal Bergeron était de ceux qui tiennent assez en estime le pouvoir de l'art pour ne pas le sacraliser. Mettre des oeuvres sur un piédestal, c'est les soustraire à l'oxygène de la vie sans laquelle une sculpture n'est qu'un bibelot, et une peinture, que de la décoration.

« Va demander à Réal »

Réal Bergeron, c'était aussi l'homme qui lisait en marchant, et ce jardinier qui arrosait tôt chaque matin les rosiers qui fleurissent devant le Musée des beaux-arts de Sherbrooke. « Il répétait souvent qu'il voulait que les jeunes mariés puissent se faire photographier devant ses roses », raconte Cécile Gélinas.

Réal Bergeron aura aussi été de 1985 à 1990 à la direction de CFLX un exemple de rigueur dans la créativité. « Il nous disait : "Faites ce que vous voulez, mais faites-le bien" », se rappelle son ami Bernard Chabot. « On avait un standard très radio-canadien. En ondes, on se vouvoyait et il fallait que le français soit de qualité. Quand il m'a engagé pour être journaliste, il m'a mis un crayon dans la bouche, parce que je n'articulais pas assez. »

Installé au deuxième étage du bâtiment qui abritait à l'époque et abrite toujours le Bar Le Magog, la radio communautaire ouvrait alors comme un refuge ses portes aux esprits doucement rebelles. Réal Bergeron animait lui-même une émission suavement baptisée Brigitte (du nom d'une pièce de Brigitte Fontaine), qu'il émaillait d'un humour « très subtil », cousin de celui de Pierre Desproges. Les insoumis de la chanson française (Jacques Higelin, Hubert Félix-Thiéfaine, CharlÉlie Couture) avaient trouvé en lui un allié.

La conservatrice du Musée, Sarah Boucher, n'aura jamais assisté à une visite d'exposition menée par Réal Bergeron, ce qui en dit long sur son humilité. « Il a toujours refusé! Je pense qu'il avait une sorte de pudeur. C'est drôle, parce que c'était toujours vers lui qu'on se tournait quand on avait une question, peu importe le sujet. On a encore le réflexe de dire : "Va demander à Réal", même s'il n'est plus là. »

« Guide » : le mot apparaît insuffisant, mais ne pourrait être plus exact. Réal Bergeron était un guide, au sens le plus noble du terme. Cet homme bon et doux, d'une lumineuse intelligence, indiquait la route à suivre, avec toujours au coeur l'ouverture d'esprit de celui qui sait pertinemment que les chemins de l'enchantement sont parfois insoupçonnés.

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