Une dernière soirée avec David Letterman

David Letterman quittera l'antenne le 20 mai après 33 années... (Photo tirée de Facebook)

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David Letterman quittera l'antenne le 20 mai après 33 années en ondes.

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Le roi de la télévision de fin de soirée, David Letterman, s'assoira pour la dernière fois derrière son pupitre le 20 mai prochain. Notre collaborateur Dominic Tardif se souvient d'un de ses héros.

On finit toujours par douter de la sincérité des gens constamment gentils, constamment enthousiastes, constamment au paroxysme de l'émotion. On finit toujours par flairer l'hypocrisie de ceux qui ne savent parler qu'en hyperboles. Notre époque produit une quantité phénoménale de spécimens du genre. David Letterman, lui, en était la pure antithèse. Quelque chose l'agaçait? Vous voyiez immédiatement un rictus tordre légèrement son visage. Son invité ne l'intéressait pas? Vous l'observiez lutter tout au long de l'entrevue pour rester éveillé. S'il disait avoir aimé le nouveau film de l'acteur assis à côté de lui, vous pouviez le croire sur parole.

En ce vendredi soir de fin avril, David Letterman serre la main de John Mayer, comme il le fait avec chacun de ses invités musicaux, pour conclure son émission. « Wow, it was wonderful », s'exclame-t-il, la gueule fendue par ce mythique sourire dans lequel, pour une rare fois, aucune nuance de sarcasme n'est repérable. Le guitar hero vient tout juste d'interpréter American Pie, chanson d'innocence perdue écrite en 1971 par Don McLean pour rendre hommage à Ritchie Valens, Buddy Holly et The Big Bopper, morts dans un écrasement d'avion. « The day the music died », selon la formule consacrée.

American Pie, c'était la demande spéciale de Dave, qui se montre (presque) vulnérable un instant devant Mayer, le remercie d'avoir exaucé ce voeu, à quelques semaines de son départ des ondes. Puis l'animateur retrouve sa caustique posture habituelle en lançant au musicien essoufflé, qui n'a pas respiré au cours des dix minutes que dure la chanson : « Do you need to sit down, John? »

Je ne me souviens plus exactement de la première fois que j'ai regardé le Late Show dont « the king of late night » tient la barre à CBS depuis 1993, mais je me souviens précisément que c'est ce qui m'a d'emblée attiré chez lui. David Letterman a toujours incarné une certaine idée de comment devait se comporter un homme. Se laisser aller à l'émotion s'il le faut, oui, mais ne jamais se laisser submerger. Toujours retrouver la légèreté.

David Letterman m'a appris qu'il était possible d'à la fois mépriser et respecter les traditions, qu'il n'y avait pas de mal à agir comme le plus odieux des connards un instant (revoir son entrevue avec Paris Hilton à sa sortie de prison), si on savait redevenir gentleman lorsque la situation le commandait (il a reçu son chirurgien en entrevue au retour de son congé forcé pour cause de quintuples pontages). Il avait l'ego disproportionné, mais multipliait constamment les blagues flirtant avec le dégoût de soi. « You've been adopted », lui avait lancé sa mère, le sourire taquin, à la fin d'un « Top Ten things I've always wanted to say to Dave ».

Il était demeuré ce collégien puéril incapable de ne pas s'esclaffer devant les « stupid pet tricks » auxquels des gens ordinaires acceptaient de soumettre leurs animaux de compagnie sur la scène du Ed Sullivan Theater, mais avait aussi la sagesse d'une figure paternelle. Le premier épisode du Late Show diffusé après le 11 septembre 2001 demeure un lumineux exemple de dignité face à la grossièreté abjecte de la violence terroriste.

Un innovateur

Contrairement à son jeune rival Jimmy Fallon, qui à force de nous rappeler qu'il est ami avec ses invités, finit par exclure le téléspectateur, David Letterman est toujours parvenu à nous faire croire que sa présence à l'écran relevait d'un immense malentendu, qu'un patron finirait un jour par être foudroyé par l'évidence de son incompétence.

On mesure mal toutes les révolutions dont il a été la bougie d'allumage. Avant son émission de fin de soirée à NBC, qui jouait tout juste après le Tonight Show de Johnny Carson, personne n'avait autant subverti les codes du talk-show de fin de soirée. Personne n'avait comme lui retourné la caméra pour métamorphoser les membres de son équipe technique en attachants personnages récurrents.

À chaque fois que j'entends Jean-Sébastien Girard faire de sa mère une partenaire comique à l'émission d'ICI Première La soirée est (encore) jeune, c'est Dave que je vois cuisiner avec la sienne de maman, c'est elle que je revois en reporter aux Jeux olympiques de Nagano. Éric Salvail qui prend le contrôle du service à l'auto d'un Tim Hortons, c'est Dave qui se livre au même mauvais coup dans un McDo, vingt ans auparavant.

Il était bien sûr devenu au cours des dernières années une sorte de grand-père, en ce sens que même si on le visitait peu souvent, le simple fait de le savoir présent, disponible chaque soir, suffisait à nous procurer un certain réconfort. Il n'avait pas pris le pas des réseaux sociaux, ne préparait pas son émission en songeant aux segments qui pourraient générer des clics sur Facebook le lendemain matin, maintenant autour de lui une aura de mystère propre à une époque où les vedettes de la télé n'était pas constamment présentes dans l'écran de notre téléphone intelligent.

Invité du Late Show la semaine dernière, l'humoriste Ray Romano, en s'appropriant les paroles d'American Pie, disait que le départ de David Letterman marquerait « the day comedy dies ». C'est, comme de raison, absolument exagéré. L'humour ne mourra pas, tant et aussi longtemps que nous garderons en tête ce que Dave nous a appris de plus précieux : il ne reste souvent, avant d'éteindre la lumière sur sa journée, rien de mieux à faire que de rire aux éclats.

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