Bière Clamato avec Jean-François Chicoine

Jean-François Chicoine : « Je suis contre l'anarchie et pour... (IMACOM, MAXIME PICARD)

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Jean-François Chicoine : « Je suis contre l'anarchie et pour la révolution. »

IMACOM, MAXIME PICARD

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Le pédiatre Jean-François Chicoine présidait au cours du week-end le jury du concours international de la deuxième édition du Festival cinéma du monde de Sherbrooke. Dominic Tardif a convié le « bon docteur » à la Taverne Alexandre pour une bière Clamato au cours de laquelle ils ont discuté de films, de crise étudiante et du ministre de la Santé.

«Un jour, la grande pédiatre Gloria Jeliu m'a dit : "Les meilleurs docteurs ne sont pas des intellectuels." Ça m'avait piqué au vif, se rappelle Jean-François Chicoine. Oui, on est là pour rendre service, mais est-ce qu'on peut aussi poser des questions? »

Je discute avec le médecin de cette propension à compartimenter que nourrissent notre société et notre époque, source sans doute de la surprise qui m'a frappé en apprenant qu'il présiderait le jury du concours international du Festival cinéma du monde de Sherbrooke. Je ne connaissais pas la passion de l'homme à la faconde légendaire pour l'oeuvre de Fellini - « À 13 ou 14 ans, j'ai vu Roma au Beaubien et j'étais sous le choc »-, ni ce désir de devenir cinéaste qui l'habitera longtemps, jusqu'à ce que ses bons résultats scolaires le fassent dévier vers le stéthoscope. Je n'avais aucune idée non plus qu'il avait longtemps été du comité de rédaction de la revue Séquences et qu'il joue le rôle de conseiller scénaristique au sein de plusieurs équipes de production (dont celle du prochain film d'André Forcier, Embrasse-moi comme tu m'aimes).

« Tu arrives à un moment dans ta carrière où tu es capable de faire autre chose que des touchers rectaux ou ramasser du vomi. On ne se surprendrait pas qu'un médecin devienne gestionnaire. Mais la politique, la gestion, ça ne m'intéresse pas. Il y a une souffrance sociale, anthropologique, culturelle que j'observe tous les jours dans mon bureau. Ce que je pense de ça, est-ce que je le garde pour moi et je vais jouer au golf comme d'autres? Écrire des essais, travailler sur des films, être dans les médias, c'est une façon de collaborer à un grand projet social, communautaire. »

Parlons crise étudiante

Alors si on parlait de la crise étudiante? que je lance à Jean-François Chicoine. « Bien sûr », me répond tout sourire celui qui toute sa carrière a plaidé en faveur de relations plus fécondes entre les générations. « Personne ne veut me parler de la crise étudiante. »

La salve de commentaires courroucés, parfois violents, qu'a suscitée depuis son début cette grève ne met-elle pas en relief une dislocation entre le Québec et une partie de sa jeunesse?

« Que la jeunesse ne soit pas d'accord avec les coupures en éducation et qu'elle l'exprime, j'adore ça, je trouve ça sain. Les manifestations me réjouissent, même si, ceci dit, je me suis toujours méfié des enjeux flous et cette fois-ci, l'enjeu m'apparaît très flou. Malgré tout, c'est parce que la jeunesse a voulu changer les choses que le monde a évolué. Mais il arrive un moment où un jeune adulte a besoin de se faire cadrer par une autorité signifiante, avec laquelle il est en confiance, dans un dialogue qui n'est pas autoritariste. »

Et qu'est-ce qu'une autorité cadrante, selon vous? Certainement pas celle qui a lancé une cartouche de gaz lacrymogène au visage de Naomie Tremblay-Trudeau dans les rues de Québec?

« Non, et ça, tout le monde l'a dénoncé! Une autorité cadrante permet aux gens de dire tout ce qu'ils ont à dire par toutes les voies démocratiques possibles, et montre du doigt les excès. Il y a une rage qui est saine, mais qui a besoin d'être cadrée par une société de droit, une société où il n'a pas d'intimidation, de violence verbale, que ce soit à l'université ou au dépanneur du coin. J'ai trouvé que les autorités en place, les journalistes, les commentateurs ont regardé cette situation dégénérer de façon débonnaire. Je suis contre l'anarchie et pour la révolution. L'anarchie, c'est briser des murs, et c'est empêcher l'autre de finir son cours. Je suis parfaitement contre le droit de grève des étudiants. Pour être en grève, il faut produire un service. Mais je le répète, je pense qu'on peut faire une révolution sans anarchie. »

Le ministre sans nom

« Contre l'anarchie et pour la révolution », c'est tout Jean-François Chicoine encapsulé en une seule formule. Et c'est peut-être en ce sens que le docteur est le plus un artiste, dans ce palpable amour de la phrase-choc, dans cette théâtralité volontairement excessive de ses prises de parole, dans ce plaisir qu'il semble tirer des volées de bois vert qu'il reçoit (on lui en a balancé plusieurs lors de la parution de son essai Le bébé et l'eau du bain, coécrit avec Nathalie Collard).

J'évoque alors qu'il boit la dernière gorgée de sa bière Clamato le ministre Gaétan Barrette, et voilà qu'il multiplie les pirouettes pour ne pas le nommer par son nom. Dois-je comprendre que vous ne le portez pas dans votre coeur?

« C'est que ça ne me fait pas plaisir de le nommer. Je travaille beaucoup en procréation assistée et quand je l'ai entendu dire que je menaçais d'être poursuivi si j'envoyais des patientes de 42 ans et plus à l'étranger, j'étais ahuri. Il est dans l'action, mais il manque de sensibilité et c'est difficile de voir un médecin qui manque de sensibilité. Moi, je peux être très acerbe, très cynique, mais même quand j'ai des parents qui battent leurs enfants devant moi, je suis capable de sensibilité et de compassion. Ça n'exclut pas la poigne. »

Alors, maintenant que vous faites de plus en plus de cinéma, quand quitterez-vous la médecine? « Jamais. Malgré tout ce que j'ai pu faire de péteux, d'égocentrique, de narcissique, j'ai toujours continué de travailler avec des enfants et leur famille. Pour moi, c'est important de demeurer un clinicien, c'est ce que je fais en consultation qui me grounde. Peu importe les niaiseries ou les choses intelligentes que j'ai pu dire dans une journée, elle aura servi à quelque chose, parce que j'ai peut-être aidé une famille. »

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