Pour une histoire d'un soir à CFLX

Éric « Bud.d.y » Garand et Patrick Vidal animent depuis... (IMACOM, MAXIME PICARD)

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Éric « Bud.d.y » Garand et Patrick Vidal animent depuis bientôt 23 ans le Rap de Rap Show sur les ondes de CFLX.

IMACOM, MAXIME PICARD

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La radio communautaire de Sherbrooke, CFLX, amorce samedi les festivités marquant son 30e anniversaire à l'occasion d'un grand radiothon de quinze heures au cours duquel les auditeurs sont invités à visiter ses studios du centre-ville. Notre collaborateur Dominic Tardif s'est rendu il y a quelques semaines passer une partie de la soirée avec les animateurs du Rap de Rap Show, deux vétérans du 95,5 FM.

Nous sommes en 1992. Patrick Vidal, la jeune vingtaine, sert soupes et sandwiches dans le café-pâtisserie qu'opèrent ses parents au centre-ville de Sherbrooke. Parmi leurs plus fidèles clients compte le directeur de la radio communautaire de Sherbrooke, CFLX. « Je me souviens lui avoir demandé si une émission sur le rap, ce serait quelque chose de possible. »

Bien sûr que c'était quelque chose de possible; tout est possible à CFLX! Patrick Vidal enregistre un court démo sur cassette, cinq brefs extraits musicaux parmi lesquels se côtoyaient entre autres Run-DMC et A Tribe Called Quest. La soumission convainc le directeur de la programmation de confier à Vidal et à son pote Éric « Bud.d.y » Garand les rênes du samedi soir, de 19 h à 21 h, une case horaire de toute façon assez ingrate. La paire entre en ondes en juin, mais pas avant d'avoir suivi une courte formation - il faut apprendre à manier la console - en compagnie de nul autre que le folkloriste Robert Legault (un gars merveilleux, bien que pas exactement le plus grand fan de MC Solaar). Tout est possible à CFLX, même les rencontres surréalistes du genre.

Mais dites-nous les gars, comment la vague rap, qui n'était en fait à ce moment au Québec qu'un petit clapotis, vous a-t-elle happés? Éric : « Ça a débuté autour de 1984 dans mon cas. Je restais dans l'Est et pour syntoniser le câble, il fallait avoir un décodeur spécial... et illégal. J'étais un des rares parmi mes amis à capter MuchMusic. Je voyais tous les premiers vidéos de rap, j'entendais les tounes de Sheila E. »

Il sera longtemps à Mitchell-Montcalm, avec son hi-top fade (une coupe de cheveux au carré) et ses vêtements aux couleurs criardes, l'unique représentant de cette nouvelle culture, jusqu'à ce que le métalleux qu'était Vidal tombe sous l'emprise des Beastie Boys. À 43 ans, l'animateur porte d'ailleurs toujours une veste de denim derrière laquelle est cousu un écusson à l'effigie du légendaire trio qui refuse de dormir jusqu'à Brooklyn.

« J'écoutais beaucoup de métal, se souvient-il, mais je ne pouvais pas me faire pousser les cheveux [il soulève sa casquette pour révéler son crâne dégarni]. Je n'avais pas l'air cool.

Puis les Beastie Boys arrivent avec une toune qui s'appelle (You Gotta) Fight for Your Right (to Party!) et qui sonne métal, même si c'est du rap. Je vois le clip et je me dis : "Wow, eux, je peux leur ressembler." Je pouvais enfin m'identifier à quelqu'un! Forcément, ça m'a amené ailleurs, ça m'a fait aimer le hip-hop. Un soir, je me souviens, un de mes chums et moi on descendait la rue Prospect et on croise Bud, qui n'avait que des macarons des Beastie Boys sur son manteau. » Les deux ados deviennent dès lors d'indéfectibles amis et feront bientôt les beaux jours des concours de lip-sync qu'organisaient les bars 14-17 de la Well Sud, en singeant sur scène les Beastie Boys.

Ça ne durera pas

On s'imagine assez peu aujourd'hui, maintenant que la culture hip-hop a pénétré presque toutes les strates de la culture populaire, à quel point écouter du rap en 1992, à Sherbrooke, relevait de l'extravagance la plus pure ainsi que du défi de tous les jours. Respecter les quotas francophones alors fixés à 65 % par le CRTC tenait de la mission impossible pour Garand et Vidal alors que le rap québécois n'était encore qu'une vue de l'esprit et que le rap hexagonal ne traversait qu'en minime partie l'océan.

« Je me souviens que pendant les trois ou quatre premières années du show, on nous répétait que le rap, ça n'allait pas durer. CFLX avait mentionné aux compagnies de disques qu'une émission de rap avait pris l'antenne, alors elles se sont mises à envoyer des exemplaires d'albums, mais au lieu de les classer dans la discothèque, les patrons de CFLX nous les donnaient carrément. Ils se disaient que ça n'allait être que passager, que ces disques-là allaient bientôt ramasser la poussière. »

En 1994, Éric et Patrick fondent avec des amis-musiciens la formation Livin Omies. Le groupe prendra une pause au tournant des années 2000, mais le Rap de Rap Show lui survivra. Éric s'installe immanquablement depuis bientôt 23 ans derrière la console chaque samedi soir à 19 h pour animer la première heure de l'émission hip-hop revendiquant, selon toute vraisemblance, la plus grande longévité au Québec. Son boy Vidal le rejoint en deuxième heure. Les camarades ne s'absentent rarement plus de deux fois par année. Faites le calcul; oui, on dépasse le cap du mille samedis soirs sacrifiés sur l'autel du beat et de la rime.

Malgré l'apparition de nombreuses plateformes où les cultures de niche comme le hip-hop québécois peuvent s'épanouir, le Rap de Rap Show demeure une des trop rares tribunes pour les jeunes MC de la province. Les Montréalais Philozoff et Seven MC, présents lors de ma visite, s'étaient par exemple tapés la 10 simplement pour participer à l'émission.

C'est là toute la beauté de CFLX, refuge de tous ceux que les médias de masse ont chassés de leur programmation. MusiquePlus, qui a longtemps été un tremplin de choix pour le rap québécois, s'en remet plus que jamais aux traductions mal foutues d'abêtissantes téléréalités qui n'ont de réelles que la stupidité de leurs protagonistes. Ne restent que les radios universitaires et communautaires pour relayer cette importante parole - le hip-hop franco - grâce à laquelle toute une jeunesse goûte pour la première fois à la percutante puissance des mots.

Ne reste que des stations comme le 95,5 FM pour parler de littérature jeunesse (comme le fait souvent Le Cochaux Show), pour promouvoir le vrai country (Rendez-vous country du centre-ville) et pour pulvériser les oreilles de ses auditeurs (Alerte métallique).

Comme le disent les gars de la formation canadienne Swollen Members dans une des publicités maison du Rap de Rap Show : « Ne changez surtout pas de poste, sinon on vous tranche les doigts. »

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