Retrouver l'insouciance, malgré le départ de Maude

Maude Lallier, dans la grande roue du Marché... (ARCHIVES LA NOUVELLE)

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Maude Lallier, dans la grande roue du Marché de la Gare, en décembre 2013.

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Nous apprenions lundi le départ de Maude Lallier dans des circonstances qui, au moment d'écrire ces lignes, demeurent inconnues. Elle avait au cours des dernières années profondément marqué ceux qui ont croisé son chemin et qui ont fréquenté son blogue, Fight like Maude, rayonnant journal de bord d'une jeune femme confrontée au pire. Dominic Tardif se souvient de celle en compagnie de qui il a réalisé deux des chroniques qui l'ont personnellement le plus remué.

C'est sa légèreté qui m'avait d'abord frappé lors de notre première rencontre dans la grande roue du Marché de la Gare en 2013, quelques semaines avant Noël, alors qu'elle amorçait sa rémission. Je m'apprêtais un peu hâtivement à conclure après quelques minutes de discussion que cette fille n'était tout simplement pas attirée par la réflexion, qu'elle n'avait pas tiré de grande leçon existentielle de ce cancer qu'on lui avait diagnostiqué à l'âge de 22 ans. Rien de plus faux.

À ce monde qui envisage trop souvent l'amertume comme une forme d'intelligence et le goût du bonheur comme la plus niaise des naïvetés, Maude Lallier opposait un refus obstiné de la colère. Je m'attendais à des larmes; Maude me proposait de la lumière.

Elle avait « la sagesse de ne pas tenter d'expliquer l'inexplicable, ne pas détester cette vie qui lui a pourtant saboté le système lymphatique », écrivais-je à ce moment. Elle m'avait dit : « C'est comme se demander pourquoi je suis née avec les cheveux bruns, se demander pourquoi j'ai eu le cancer. Ce sont des questions inutiles auxquelles on n'a pas de réponse. »

Sa sagesse à elle n'était pas celle empesée et austère d'une grand-mère qui parle lentement. La sagesse de Maude ressemblait plus à une forme de pétillance, à un refus de l'apitoiement.

Il lui en avait fallu de la force pour ne pas se brouiller à tout jamais avec la légèreté. On réalisait peu, tant elle soignait son apparence, tant elle était coquette, ce qu'elle avait enduré physiquement, à quel point la souffrance l'avait poussée à la frontière du tolérable. Elle en revenait forcément transformée.

Le corps a une mémoire et le sien n'avait pas été ménagé; elle en parlait avec une inspirante impudeur sur ce blogue, Fight like Maude, qu'elle a tenu tout au long de ses traitements, et qu'elle tenait encore à ce jour. La Société canadienne du cancer et la Fondation du CHUS avaient trouvé en elle une extraordinaire porte-parole.

« Quand j'ai appris que j'avais un cancer de stade 4, je percevais le défi, il y avait quelque chose qui m'allumait, c'est bizarre à dire », me disait-elle toujours en décembre 2013. « Mais j'ai vécu des moments de grande douleur. Je savais que j'étais faite tough, mais je ne savais pas que j'étais faite tough à ce point-là. Je relis mon blogue, les bouts où je raconte les plus grosses douleurs que j'ai vécues, et j'ai de la misère à me rappeler comment c'était. » Elle vous racontait ça en rigolant.

La vie, c'est maintenant

Son slogan en forme de leitmotiv, Fight like Maude, reprenait à son compte cette rhétorique du combat qui m'agace beaucoup, tant elle ne décrit pas exactement ce qu'est le cancer, une maladie qu'on subit davantage qu'on ne la combat.

Maude était néanmoins une vraie fighteuse, qui ne s'est pas tant battue contre son cancer que contre la mélancolie et la tristesse qui s'installent parfois à demeure chez ceux qui traversent le pire.

En juin dernier, je l'invitais au cinéma pour voir Nos étoiles contraires, ce film tire-larmes racontant l'histoire de deux adolescents atteints du cancer. Nous avions à ce moment beaucoup parlé du nécessaire appel d'air qu'est, en temps de crise, l'humour. Nous avions aussi beaucoup parlé d'amour, de son chum Nico, des sacrifices auxquels il avait consenti. Maude avait compris pendant ses traitements des choses au sujet du couple et de la confiance que l'on ne comprend souvent que beaucoup plus tard.

« Quand j'ai appris que j'avais le cancer, ça faisait exactement un an que Nico et moi on était ensemble et tout de suite, ça a été clair pour lui que peu importe ce qui allait arriver, il allait être là. Pendant la chimio, je n'avais plus de cheveux, plus de cils, je ne resplendissais pas. Je trouvais que j'avais l'air d'une morte-vivante et je n'arrivais pas à comprendre comment il pouvait me trouver attirante. J'étais très limitée, je ne pouvais pas sortir de ma chambre d'hôpital, j'étais isolée. C'est difficile d'avoir une vie intime quand tu ne peux même pas te toucher. C'est là que les petites attentions, les regards, les mots d'amour prennent toute leur importance », confiait-elle à ce moment.

Une dernière rencontre

Je l'ai croisée pour la dernière fois à la boutique Kitsch il y a quelques semaines. Je cherchais, complètement démuni devant tous ces vêtements de filles, un cadeau à offrir à une demoiselle chère à mon coeur.

Maude, elle, essayait de nouvelles fringues; il fallait minimalement rafraîchir sa garde-robe avant de débuter ses études à l'école de radio et de télévision ProMédia, à Montréal.

Je la vois encore sortir de la cabine, s'exclamer en m'apercevant. « Qu'est-ce que tu fais là? » Je la vois m'aider à choisir le pull parfait. « Ah oui, prends ça. Si elle n'aime pas ça, c'est pas une fille pour toi! »

Nous nous sommes rappelé comment nous avions pleuré comme des madeleines lors de notre visite au cinéma et nous nous sommes promis de retourner bientôt voir un film ensemble. « Je trouverai bien une idée de texte pour te réinviter », que je lui avais assuré.

Maude aimait les projecteurs et s'imaginait en prochaine Véro; chacune des occasions de goûter au monde des médias l'enthousiasmait.

« Maintenant, je veux qu'on profite de notre vingtaine. On a tellement vécu dans une autre dimension pendant la dernière année. J'aimerais qu'on retrouve l'insouciance de ceux qui n'ont jamais vécu de grands drames », souhaitait-elle en parlant de son chum Nico et de l'avenir. C'était un juin dernier, presque un an jour pour jour après sa greffe de moelle osseuse.

Retrouver l'insouciance de ceux qui n'ont jamais vécu de grands drames : c'est l'impossible tâche à laquelle les proches de Maude devront s'atteler dans les prochaines semaines, les prochains mois.

Il faudra se souvenir qu'elle disait elle-même qu'il est « inutile de se demander pourquoi ça m'est arrivé à moi, le cancer ». C'était sa manière de nous rappeler que la vie, c'est maintenant.

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