Une bière Clamato avec Isabelle Boisclair

Isabelle Boisclair: «La division hommes-femmes nous semble naturelle,... (IMACOM, FRÉDÉRIC CÔTÉ)

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Isabelle Boisclair: «La division hommes-femmes nous semble naturelle, mais elle a été élaborée socialement».

IMACOM, FRÉDÉRIC CÔTÉ

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La professeure de littérature à l'Université de Sherbrooke Isabelle Boisclair cosigne ces jours-ci avec Lucie Joubert et Lori Saint-Martin Mines de rien (Éditions du remue-ménage), un recueil féministe de « chroniques insolentes » raillant une société qui assigne encore des rôles contraignants et réducteurs aux femmes. Dominic Tardif invitait cette semaine son ancienne prof à la Taverne Alexandre.

Dominic : J'ai l'impression que les idées féministes n'ont jamais autant eu de tribunes et de porte-paroles. On voit par exemple beaucoup de musiciennes et de comédiennes remettre en question la manière dont les médias parlent d'elles, ce qui aurait été difficilement imaginable il n'y a pas si longtemps. Les blogues féministes se multiplient, ça discute fort sur les réseaux sociaux, les misogynes se font remettre à leur place. Tu observes la même effervescence que moi?

Isabelle : « C'est difficile à dire parce qu'on est toujours au centre de son propre univers. Mon Facebook est rempli de féministes, ce n'est pas étonnant. Il y a encore de la résistance aux idées féministes. Ils existent encore, les vrais misogynes, on les voit parfois sur les réseaux sociaux et c'est violent. C'est peut-être vrai qu'il y a encore quelques années, les filles avaient peur de se dire féministes, elles disaient : « Je suis féministe, mais... » Le « mais » a disparu, on ne l'entend plus dans le discours des jeunes féministes. »

Dominic : Tu vas sans doute me répondre qu'il y a loin de la coupe aux lèvres, mais il me semble qu'on admet aujourd'hui largement que des inégalités persistent entre les hommes et les femmes. Il faudrait vraiment être un sombre con pour nier qu'il existe une telle chose que l'iniquité salariale, par exemple. On admet moins facilement que le masculin et le féminin ne sont pas naturellement porteurs de certaines valeurs, qu'un gars ne naît pas viril, qu'une fille ne naît pas douce. On dit peu comment les identités de genre sont des constructions, ce que tu mets en lumière avec humour dans Mines de rien.

Isabelle : « Ça nous semble naturel le féminin et le masculin, mais c'est une division arbitraire basée uniquement sur les organes génitaux. Ce sont des savoirs qui sont de plus en plus mis au jour, comment il faut concevoir les sexes sur un continuum, plutôt qu'en termes de binarisme. Il n'y a pas deux sexes, il y a des sexes, c'est un spectre. C'est juste des faits! Les intersexués existent et ils étaient pourtant invisibles jusqu'à tout récemment, à cause de la honte qui les marquait. La division hommes-femmes nous semble naturelle, mais elle a été élaborée socialement. Tout ce qui nous entoure a été élaboré socialement. Il n'y en avait pas de bâtiment de deux étages avant qu'il y ait des bâtiments de deux étages. Même chose avec les genres, qui sont eux aussi construits. C'est très libérateur de dire ça. »

Dominic : La vague de dénonciations de novembre dernier était belle, même s'il y avait forcément quelque chose de troublant de constater que si autant de filles avaient été agressées ou violées, c'est qu'il y avait autant d'agresseurs et de violeurs. Qu'est-ce qui explique qu'un tel nombre de filles aient pris la parole en même temps?

Isabelle : « Le viol, c'est le seul crime qui crée de la honte chez celles qui le vivent. C'est fou quand même, si tu te fais voler, tu n'auras pas honte, tu n'iras pas te taire, mais si tu te fais violer, tu vas avoir honte. Comme le féminisme s'enseigne dans les universités depuis 30 ans, que ces idées-là circulent de plus en plus, on a une masse critique de filles qui se parlent et qui décolonisent l'imaginaire des femmes, qui se disent entre elles : « Ce n'est pas de ta faute si tu t'es fait violer ».

Dominic : Qu'est-ce que je dis à ma mère, elle aussi féministe, qui veut que les musulmanes qui portent le voile l'enlèvent pour travailler dans la fonction publique?

Isabelle : « Je suis passée devant un restaurant en venant te rejoindre et j'ai vu une femme avec un voile, elle avait les cheveux gris, la peau blanche. Son voile était bleu. Ça ne te dit rien? C'était une religieuse, une soeur! Personne ne le regarde croche elle. C'est pourtant le même symbole de domination. Parce que oui, c'est un symbole de domination, le voile, au même titre que les talons hauts sont un symbole de domination. Mais tu n'arraches pas un voile à quelqu'un pour l'émanciper. Tu dis : « Bienvenue dans mon université, assis-toi, écoute, prends des notes, lis, échange avec tes collègues ».

Dominic : En tant que gars, est-ce que j'ai le droit de me définir comme féministe? Je pensais jusqu'à tout récemment que c'était permis, puis j'ai lu certaines blogueuses qui affirmaient le contraire. Je suis tout mêlé, Isabelle.

Isabelle : « Ce qu'on veut, c'est une société féministe, pas juste des femmes féministes. Pour avoir une société égalitaire, il faut que les gars embarquent avec nous autres. Dire « les gars, vos gueules », ça n'a pas de bon sens! Il y a des gars ben plus féministes que certaines filles. C'est une idéologie, le féminisme, on se fout de ce que tu as entre les jambes. Es-tu pour l'égalité des sexes? Oui? Good. »

Dominic : Que penses-tu du féminisme pop d'Emma Watson? Certaines féministes lui ont reproché un certain angélisme.

Isabelle : « J'ai déjà dit que je m'en réjouis et faut pas exagérer, je ne m'en réjouis pas, mais ce n'est pas négatif. Ce n'est pas un féminisme qui va loin, mais on a besoin aussi de ce féminisme-là. On n'a pas besoin que du féminisme radical ou universitaire, hyper pointu, qui a tout lu. Transformer la société, c'est ça notre objectif, alors si on a des émissaires, go for it! Mon ennemi, c'est plus l'antiféministe que la féministe pop. »

Dominic : Tu ne vois pas de contradiction chez une Beyoncé qui danse les foufounes presque à l'air devant le mot FEMINIST en lettres lumineuses?

Isabelle : « Beyoncé a le droit de faire ce qu'elle fuckin veut avec ses foufounes! »

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