Une bière Clamato avec Kim Thúy

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Kim Thúy : « Je suis née avec le don du bonheur. »

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De passage à Sherbrooke à l'occasion de la plus récente édition des cabarets Lis ta rature, l'écrivaine Kim Thúy tente de convaincre notre collaborateur Dominic Tardif que les hommes ne se sont jamais intéressés à elle et qu'elle ne connaît rien à la littérature. Elle revient aussi sur les 40 ans de la chute de Saïgon.

«Les hommes n'ont jamais rien voulu savoir de moi de toute ma vie », insiste Kim Thúy, avant que son rire solaire n'emplisse la Taverne Alexandre. Nous sommes à peine assis qu'elle m'a déjà confié devoir son premier passage à Sherbrooke à un garçon pour qui elle avait flanché. Gros coup de foudre. « Je l'avais rencontré pendant le mariage d'amis communs. J'avais 20 ans et je le trouvais très séduisant. J'étais venue ici pour lui demander s'il n'y avait vraiment aucune chance que ça fonctionne entre lui et moi. »

Et qu'avait-il répondu? « Qu'il n'y avait absolument aucune chance! Je te le dis : les hommes ne se sont jamais intéressés à moi! » Je ne peux qu'en conclure que ce garçon était un sombre idiot, à moins que vous soyez devenue belle comme vous l'êtes aujourd'hui après avoir passé le cap des 20 ans, chère Kim.

Elle rigole à nouveau, m'explique pourquoi elle ne boit pas (l'ivresse la gagne trop rapidement), me raconte le saut en parachute qu'elle s'est un jour imposé, juste pour passer une journée avec celui qui deviendrait son mari. Kim Thúy est une femme douée pour le bonheur et comme tous les gens doués pour le bonheur, l'écrivaine aime parler d'amour.

« Mon mari, j'ai couru après lui pendant au moins un an. Je lui envoyais des petites notes, je l'ai cruisé pas mal. Je l'ai eu à l'usure, il n'en pouvait plus. On travaillait dans le même bureau, alors c'était facile pour moi de tourner autour de lui. Quand il m'a proposé d'aller sauter en parachute, j'ai accepté, même si j'ai le vertige et que je n'aime pas les sensations fortes. J'ai pensé mourir. »

Et s'il y avait, derrière cette histoire de saut dans le vide, une leçon sur les risques qu'il faut parfois prendre lorsqu'on aspire à goûter aux fruits juteux du bonheur? « Oui! Ma mère m'a toujours dit que le moment où tu as peur, c'est le moment où tu dois plonger. Pour moi, qui ai beaucoup peur, sauter dans le vide, c'est toujours difficile, mais ça m'a toujours permis de me retrouver dans des lieux fabuleux. »

Le lieu fabuleux où elle s'est retrouvée presque par accident en 2009, c'est la littérature. Ru, son premier roman assemblé à partir des notes qu'elle prenait « pour ne pas s'endormir » au feu rouge, comme ça lui arrivait trop souvent en voiture, remporterait le Prix du Gouverneur général. Les traductions de ses romans sont aujourd'hui autant de passeports qui lui permettent de voyager partout dans le monde.

Candeur et mystère

Il y a une extrême candeur chez Kim Thúy, mais aussi beaucoup de mystère. Son sourire enfantin et mutin ressemble autant à une porte grande ouverte sur son esprit qu'à une énigme.

« J'aime les mots, mais je ne connais rien à la littérature », disait-elle tantôt en toute franchise, en évoquant son incapacité à comprendre l'histoire des livres qu'elle lit, conséquence de ses premières lectures en français. « J'apprenais la langue, alors je m'autorisais à ne pas tout saisir et j'ai pris le pli. Aujourd'hui, je peux difficilement te raconter un roman que je viens de finir, mais je me rappelle de plein de phrases. » Elle cite de mémoire quelques lignes d'un roman de David Foenkinos.

« Je connais rien à la littérature. » Voilà une affirmation que répète souvent en entrevue Kim Thúy et dans laquelle on peut quand même difficilement ne pas entendre un peu de fausse modestie, compte tenu de l'écriture au rythme d'une douceur apaisante, digne d'une boîte à musique, de ses deux romans, Ru et Mãn.

« C'est vous, les journalistes, qui trouvez que c'est bon! Pour te dire à quel point j'étais convaincue que personne d'autre que mes parents lirait Ru, je n'ai même pas mis mon nom de famille sur le livre. Mon nom complet, c'est Kim Thúy Ly Thanh, mais je trouvais que Kim Thúy, c'était plus beau sur la couverture, étant donné que le titre ne faisait que deux lettres. Kim Thúy, c'est un prénom. C'est comme si je m'appelais Marie-Josée. »

Si le sourire de Kim Thúy est une énigme, c'est parce qu'on sait qu'elle a connu l'horreur, qu'elle est arrivée en 1978 au Québec alors qu'elle n'avait que dix ans, après avoir traversé l'océan avec sa famille sur un bateau. 2015 marque d'ailleurs les 40 ans de la chute de Saïgon, qui a précipité tout un contingent de téméraires Vietnamiens au coeur rempli d'espoir sur l'eau, en route vers l'Amérique et ses promesses. Comment parvient-elle malgré cet événement traumatique à embrasser la vie avec autant de légèreté?

La noirceur qui est celle du début de votre vie vous habite encore? « Non. Je remercie le ciel d'avoir vécu ces moments-là. J'ai peur de tout dans la vie, mais je n'ai pas peur du manque de ressources. Je sais que je peux vivre avec très peu. Je connais les limites de mon corps. Je sais que je pourrais aller travailler comme plongeuse, s'il le fallait. Mais c'est aussi vrai que je suis née avec le don du bonheur. Mon père est content partout, tout le temps. La job qu'il a, c'est toujours la meilleure job, la maison qu'il habite, c'est toujours la plus belle. J'ai hérité de ce gène de satisfaction. »

Ils débordent de fierté comme on l'imagine, vos parents. « C'est drôle, cette expression-là n'existe pas en vietnamien. Je suis fier de toi, ça n'existe pas. Les parents n'ont pas à être fiers de leurs enfants, ils ont le devoir de les former, de les aider à traverser les moments difficiles. Je sais par exemple que ma mère est soulagée. Elle me disait encore hier comment jamais de sa vie elle a espéré autant. Elle pensait d'abord juste à la survie. Jamais elle n'aurait osé imaginer que ses enfants puissent non seulement s'enraciner dans un nouveau pays, mais aussi fleurir. »

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