Les yeux d'Ensaf Haidar

Des étudiantes du Collège Mont Notre-Dame offrent à... (IMACOM, MAXIME PICARD)

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Des étudiantes du Collège Mont Notre-Dame offrent à Ensaf Haidar (au centre) des banderoles confectionnées spécialement pour ses enfants. La femme de Raif Badawi était de passage à l'école secondaire, accompagnée de son amie et interprète Mireille Elchacar, aussi coordonnatrice d'Amnistie internationale en Estrie.

IMACOM, MAXIME PICARD

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La femme de Raif Badawi, Ensaf Haidar, rencontrait vendredi après-midi dernier les étudiantes du Collège Mont Notre-Dame. Un puissant moment d'humanité, auquel notre collaborateur Dominic Tardif a assisté.

La vie, les amis, la vie. C'est d'abord ce qui émeut : toutes ces subtiles mais éclatantes manifestations de la vie qui s'accroche, de la vie qui surgit par petites touches, malgré la barbarie d'un monde que nos confortables quotidiens peinent à imaginer.

« Étant donné que demain, c'est la Saint-Valentin, on aimerait savoir comment Raif et vous, vous vous êtes rencontrés? » demande une professeure à Ensaf Haidar après la première des deux conférences qu'elle donnait avec sa fidèle interprète et amie Mireille Elchacar, vendredi après-midi dernier, au Collège Mont Notre-Dame. On aurait bien sûr envie de signaler à cette professeure bien intentionnée que c'est une question un peu inconvenante, ou du moins un brin superficielle, à poser à une femme dont le mari est emprisonné.

Le visage gamin d'Ensaf s'éclaire pourtant d'une lumière jusqu'ici inédite. Elle répond en arabe. Mireille Elchacar, la coordonnatrice d'Amnistie internationale en Estrie, se charge de la traduction de l'anecdote qu'elle a sans doute déjà traduite cent fois pour cent journalistes différents.

« Raif a fait un faux numéro, mais il a aimé la voix d'Ensaf. Ils ont ensuite continué à se parler au téléphone. » La cinquantaine d'adolescentes réunies dans la bibliothèque du Mont Notre-Dame émettent toutes ensemble un « Hon!!! » d'émoi. Ensaf rigole. Et c'est la vie à ce moment précis, la vie, qu'on entend doucement triompher de son contraire.

On se l'imaginait prostrée par la douleur, Ensaf Haidar. Comment arrive-t-elle à venir parler à des étudiantes d'une école secondaire quand, à l'autre bout du monde, son mari croupit en prison? Comment arrive-t-elle à ne pas être complètement paralysée par la peur? C'est sans doute ce dont elle aurait eu l'air, d'une femme accablée, anéantie, s'il s'agissait d'un film hollywoodien. Sauf que c'est de l'implacable réalité dont il est question : chaque vendredi, le mari d'Ensaf, Raif Badawi, risque d'être fouetté pour avoir souligné sur son blogue l'absurdité moyenâgeuse de certaines lois saoudiennes.

La dorlote pour Ensaf

Les étudiantes du Mont Notre-Dame ne s'intéressent pas qu'au récit de la rencontre entre Ensaf et Raif. Ce sont déjà des citoyennes informées, préoccupées par la situation des droits de l'homme, ces adolescentes.

« Qu'est-ce qui est absolument interdit aux femmes en Arabie saoudite? » leur demande Mireille Elchacar pendant sa présentation sur le régime islamique.

« Elles n'ont pas le droit de conduire », répondent-elles toutes en choeur, avec une grosse note de découragement dans la voix.

Elles remettront tantôt à Ensaf des bonbons et des chocolats qu'elles ont recueillis pour la journée de la dorlote, une activité soulignant la Saint-Valentin à l'occasion de laquelle chaque étudiante pige le nom d'une autre étudiante à qui elle devra offrir un cadeau. Elles ont toutes cette année pigé Ensaf. Elles savent que c'est peu, ces friandises, mais savent aussi qu'il n'y pas de façon magique de réconforter une femme assaillie par le pire.

« Laurana et moi, on a passé toutes nos heures de dîner à écrire des cartes », me raconte l'une des membres du comité Amnistie internationale de l'école, avec qui je discute après la conférence. Les filles du Mont Notre-Dame ont écrit à la main 3300 cartes de voeux en soutien à Raif. Elles sont indignées, en colère, mais remplies d'espoir, ne conçoivent pas qu'il existe encore des pays qui refusent aux femmes le droit d'exister pleinement.

Des soeurs

Je vous parlais de cette vie normale qui surgit par petites touches. Elle ne surgit jamais avec autant de beauté que lorsque les regards de Mireille Elchacar et d'Ensaf Haidar se croisent. Ces deux femmes-là ne se seraient sans doute jamais rencontrées si ce n'était de la condamnation de Raif; elles passent désormais de longues journées ensemble à prendre la parole en public, à accorder des entrevues. Je demande à Ensaf comment elle décrirait sa relation avec Mirelle. Elle mettra une petite seconde de plus qu'à l'habitude pour traduire. « Elle dit que nous sommes comme des soeurs. »

Vous arrivez, comme deux véritables soeurs, à parler de choses futiles? Autrement dit : parlez-vous d'autre chose que de Raif? « Oh oui! » assure Ensaf derrière son sourire gracieux. Elles se remettent à échanger en arabe et c'est comme si, pendant un instant, je n'étais plus là. Elles ont leur petit moment à elles seules.

La vie qui surgit par petites touches dans toute sa banale beauté, ce sont aussi toutes ces photos pour lesquelles Ensaf accepte de poser, comme une rock star, avec les étudiantes. Elle repartira les bras pleins de cadeaux pour ses trois enfants.

« D'où vient votre force? » demandait tantôt une étudiante à Ensaf. Mireille traduit la question mais n'aura pas besoin de traduire la réponse. Ensaf tend les bras vers l'avant. « De vous », murmure-t-elle de sa voix douce.

Je lui demande comment elle parvient à sourire malgré l'exil, malgré l'angoisse, malgré l'absence de l'homme qu'elle aime?

Elle hausse les épaules, manière sans doute de dire que c'est un peu là le drame, mais surtout le mystère de cette existence aussi cruelle que douce, qui fait naître des amitiés et qui fait jaillir le rire, même au coeur de la noirceur.

« Elle est forte, elle est vraiment courageuse, Ensaf. Ses yeux reflètent tout son espoir, toute sa détermination à faire libérer Raif », me fait remarquer une étudiante. C'est ça, oui : les yeux d'Ensaf Haidar se moquent de toutes les tyrannies.

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