Pour une nouvelle histoire d'un soir à briser le silence

Sylvain Lecours déplore que le suicide demeure encore... (Imacom, Julien Chamberland)

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Sylvain Lecours déplore que le suicide demeure encore à ce jour un sujet tabou.

Imacom, Julien Chamberland

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Il y a un peu plus de quatre ans, le père de Sylvain Lecours s'enlevait la vie. Le jovial disquaire raconte son histoire à l'occasion de la Semaine nationale de prévention du suicide.

«On a tout juste eu le temps de déposer nos valises dans le lobby de l'hôtel - on venait d'arriver à San Francisco - qu'il y avait un message pour ma femme Louise, de la part de son bureau », raconte devant une bière Sylvain Lecours. Son visage est dépouillé du sourire gamin dont il gratifie immanquablement les mélomanes qui mettent le pied dans sa boutique de disques, Musique Cité, rue King Ouest. « C'était le début d'un voyage, une croisière qu'on devait faire jusqu'en Alaska, on avait offert ça à notre filleule. C'est Louise qui a dû m'annoncer la nouvelle. Une fois rendu à la chambre, j'ai appelé mon frère et c'est lui qui m'a dit comment c'était arrivé. Je n'étais pas capable d'imaginer ça. »

Imaginer quoi? Imaginer que son père Bertrand, 85 ans, s'était suicidé dans un lieu public, au sommet d'un mirador, au bord du lac Mégantic. Geste particulièrement spectaculaire de la part d'un homme qui avait soigneusement évité toute sa vie durant de faire des vagues et d'attirer l'attention, animé comme de bien des hommes de sa génération par la peur de « déranger ».

« J'ai longtemps eu l'espoir de retrouver quelque part un mot, une lettre, quelque chose qui expliquerait sa décision, poursuit Sylvain. Je me serais contenté de trois lignes d'adieu. On a fouillé dans ses papiers, dans ses affaires personnelles : rien. Il faut dire qu'il n'écrivait pas beaucoup. Ça va demeurer un mystère. »

Il est grand, oui, le mystère de la mort, et encore plus grand celui du suicide. Mais il est dense et implacable le mystère du suicide d'un homme de 85 ans qui avait surmonté de nombreux problèmes de santé (dont un cancer). Il est grand le mystère du suicide d'un homme qui n'avait jamais eu la joie de vivre facile, mais qui ne semblait pas non plus particulièrement habité par les ténèbres. « C'est ce qui est bizarre avec la mort de mon père. S'il était mort du coeur, on aurait été tristes, sauf que ça aurait été, disons, dans l'ordre des choses. Un homme de 85 ans qui meurt, c'est normal. Mais un homme de 85 ans qui met fin à ses jours, c'est difficile. »

Difficile, parce que le suicide est aussi une sorte de linceul qui voile pour toujours le souvenir que l'on garde de celui ou de celle qui a cédé à l'appel de la noirceur.

Avoir moins peur de dire la vérité

Sylvain Lecours parlait pour une des premières fois en public du suicide de son père la semaine dernière en relayant sur Facebook le témoignage de l'animatrice Anaïs Guertin-Lacroix, dont le père s'est enlevé la vie alors qu'elle n'avait que 9 ans. Un certain secret entoure toujours les événements chez les Lecours; certains membres de la famille auront préféré taire les circonstances de la mort de Bertrand à ses frères et soeurs.

« Je trouve ça inconfortable, confie Sylvain. On ne devrait pas avoir honte de ça. C'est encore trop tabou en société, le suicide. Je pense que même dans les médias, il faudrait peut-être avoir moins peur de dire la vérité. Je ne demande pas qu'on dresse la liste des suicidés chaque jour dans le journal. Mais parfois, il faut procéder par recoupements. On lit un article au sujet de la mort subite de quelqu'un de relativement jeune et c'est en lisant dans l'avis de décès que la famille sollicite des dons pour JEVI, par exemple, qu'on comprend. »

Mais toi, Sylvain, comment ça va? « Ça fait quatre ans que c'est arrivé et c'est encore là. Ça ne remplit pas mon quotidien, ça ne m'empêche pas de vivre, c'est rare que j'y pense avec une tristesse telle que ça va me faire pleurer, sauf que mon deuil n'est pas fait. J'avais réalisé, il y a plusieurs années, une entrevue à la télé communautaire avec un intervenant d'un organisme de prévention du suicide et il avait dit : "On ne se remet jamais du suicide d'un proche." Je suis bien placé aujourd'hui pour confirmer que c'est vrai. »

Tu parviens malgré tout parfois à songer à ton père sans que l'ombre de son suicide ne se surimpose à son souvenir? « Ça arrive. Tu veux que je te raconte quelque chose? » Ben oui. Il prend une gorgée de sa Guinness.

« Sur le coin de mon bureau, il y a une carte avec, à l'intérieur, mon nom écrit par mon père et un billet de 100 $. Il y a une faute d'orthographe dans mon nom, parce que mon père n'écrivait pas très bien. Il m'avait donné ça à ma fête, il y a quelques années. Je gardais le 100 $ de côté en me disant qu'un jour, j'allais me faire plaisir avec cet argent-là. Ça a pris un sens particulier quand il est mort. Je voulais faire quelque chose de significatif, pour honorer sa mémoire. Et en décembre, j'ai trouvé! J'ai décidé de donner l'argent à la guignolée des médias, parce que nous autres mêmes, on a déjà bénéficié des paniers de Noël. Je voulais le remettre à une journaliste que je connais, Anik Moulin. Je ne pleure plus souvent en pensant à mon père, mais je peux te dire qu'en me rendant à l'endroit où on recueillait les dons, j'ai pleuré en maudit. Le hasard a voulu qu'Anik ne soit plus là lorsque je suis arrivé. Je suis rentré chez moi, j'ai reposé la carte à sa place et je me suis dit que c'était partie remise. »

Autre gorgée de Guinness. Il ajoute : « ce ne sera pas trop tard l'an prochain », mais j'entends : « je n'ai pas fini de penser à mon père ».

Je relis la dernière phrase du texte que Sylvain, en courageux porte-parole de ses frères et soeurs, a lu lors des funérailles; il m'en a remis une copie. « Dieu, nous te demandons de dire à notre père "Je t'aime" puisque au dernier jour de sa vie, c'est ce que nous aurions souhaité faire nous-mêmes. »

Voilà peut-être ce qu'on aimerait répéter et répéter et répéter à tous ceux qui songent à en finir : il y a quelqu'un quelque part, c'est sûr et certain, qui aimerait vous dire « je t'aime ».

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