Une bière Clamato avec Sami Aoun

Sami Aoun : « Les radicaux sont en train d'ultra-réagir... (Imacom, Julien Chamberland)

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Sami Aoun : « Les radicaux sont en train d'ultra-réagir parce qu'ils perdent du terrain depuis plusieurs années. »

Imacom, Julien Chamberland

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« Il faut appeler Sami Aoun! » C'est une des premières choses auxquelles Dominic Tardif a pensé à la suite des inimaginables attentats de Charlie Hebdo. Notre collaborateur est allé boire une bière Clamato avec le grand spécialiste du monde arabo-musulman.

«Ce qu'il faut comprendre... »

Sami Aoun débute presque chacune de ses phrases par ces quelques mots. « Ce qu'il faut comprendre... »

Un tic langagier, vous dites? Sans doute un peu. J'y entends surtout un réel et profond désir de tenter de jeter quelques parcelles de lumière sur la complexité de ce monde, de continuer à réfléchir malgré la violence, le fanatisme, la guerre et ses morts.

Mais est-il encore possible de comprendre quelque chose quand la plus inimaginable des horreurs survient, comme elle survenait il y a deux semaines à Paris, dans les bureaux de Charlie Hebdo? « C'est difficile, mais il ne faut pas abdiquer », insiste le professeur titulaire à l'Université de Sherbrooke.

D'abord comprendre, c'est peut-être l'idée la plus étonnante que soulèvera Sami Aoun, comprendre que « les radicaux sont en train d'ultra-réagir parce qu'ils perdent du terrain depuis plusieurs années. Voyez, même des pays très conservateurs ont condamné les attentats ».

Je vous ai bien compris, prof? Les radicaux perdent du terrain? On regarde le même journal télévisé? « Oui. Les deux interprétations les plus minoritaires de l'islam dans le monde présentement sont à la fois celle qui pense que l'islam peut se fondre complètement dans le libéralisme, et à l'autre bout du spectre, celle qui pense que l'islam peut se couper complètement de la modernité. L'interprétation la plus majoritaire, c'est une interprétation conservatrice, traditionaliste pour qui, oui, la notion de blasphème est encore très importante, pour qui on ne peut pas railler le prophète comme l'a fait Charlie Hebdo. On observe en Occident une chute très importante de ce qu'on appelle le tabou, ce qui fait que c'est difficile pour nous de mesurer à quel point, dans bien d'autres cultures, faire l'ironie du religieux, l'ironie du sacré, c'est sensible. »

Il ajoute, c'est la partie importante : « Sauf que même les tenants de ces interprétations conservatrices répètent présentement à ceux qui commettent des attentats : "Arrêtez-vous, ce n'est pas votre rôle de venger le prophète." Il y a un verset coranique qui dit que Dieu va défendre le prophète de ses critiques. Ce que ça veut dire, c'est que tu n'as pas, toi, à défendre le prophète. Dieu va le défendre. »

Une approche sécuritaire incompétente

Même si les radicaux perdent du terrain comme le dit Sami Aoun, des événements comme ceux de Charlie Hebdo, ou comme ceux d'Ottawa et de Saint-Jean-sur-Richelieu, appellent une certaine réaction des gouvernements. Difficile cependant de naviguer entre respect des libertés individuelles et protection du citoyen. Mais pour Sami Aoun, c'est clair : « L'approche sécuritaire en soi et seule est incompétente. On ne fait pas une réplique militaro-sécuritaire pour des questions si complexes. Ce qu'on fait plutôt, c'est ouvrir le débat citoyen, tenter de comprendre les sensibilités de tous, ne pas oublier que ces fondamentalistes n'expriment pas l'opinion de l'ensemble de l'intelligentsia musulmane et de l'élite arabo-musulmane. »

Ouvrir le débat citoyen, parce que cette montée de la violence creuse des racines profondes dans l'histoire de la France. « Ce n'est pas pour alléger le crime, mais il ne faut pas oublier que la France a été une puissance coloniale et que la plaie est encore à bien des égards ouverte, précise le politologue. Il y a aussi cette énorme erreur commise par le gouvernement français sur la question des banlieues, une ghettoïsation qui n'est pas digne de la France. Mais quel pourcentage parmi les 5 millions de musulmans français sont en colère contre leur intégration? Il y a eu des grands succès d'intégration, beaucoup plus que de gens qui font la promotion d'une lecture obscurantiste de l'islam. Les musulmans ont des doléances, il y a un déficit dans les politiques d'intégration, mais ils ne sont pas majoritairement dans cette façon violente de venger leurs griefs. »

Un optimiste naïf

Dialoguer, c'est précisément ce qu'on a appris à Sami Aoun, de confession catholique, dans son Liban natal. Un « Liban pluriel », dit-il. « Je suis d'une génération qui a été très ouverte aux échanges avec l'islam et à son étude. »

La montée de violence islamiste ne serait donc qu'un accident de parcours dans la longue marche du monde libre vers la lumière, que je demande un peu pompeusement? « Je préfère être un optimiste naïf qu'un pessimiste cynique », lance avec un grand sourire de gamin cet homme plutôt jaloux de ses propres opinions, un devoir de réserve qu'il se fait un point d'honneur de respecter au nom de « l'obligation du pédagogue d'étaler pour un enjeu tous les angles et toutes les interprétations possibles ».

« L'Église catholique avait à peu près les mêmes critiques contre la laïcité et la liberté en 1905 que celles que formulent certains musulmans aujourd'hui. On a besoin d'un certain temps pour accepter des valeurs de liberté qui transcendent le religieux. »

Il prend une gorgée de son verre de rousse. « Je crois fermement, c'est une conviction profonde, que le seul espace qui a mis fin aux guerres religieuses, ethniques et raciales, c'est l'espace démocratique libéral. Je n'ai pas vu un autre espace capable de mettre fin au totalitarisme, de donner une liberté à l'individu et des protections aux minorités. Je suis peut-être un peu naïf. Le monde libéral moderne a souvent raté son coup, souvent dérapé, mais je crois qu'il nous a servis plus positivement que négativement. Quand on prend de l'Occident son aspirine et ses médicaments contre le cancer, quand on prend de l'Occident ses sciences et ses innovations technologiques, on peut aussi considérer qu'il y a dans l'expérience occidentale beaucoup de bienfaits, qui nous permettent à la fois de sacraliser la liberté individuelle et d'accepter l'autre dans sa différence. »

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