Un avant-midi avec Matthieu Binette

Le sculpteur Matthieu Binette, à l'oeuvre dans son... (Imacom, Julien Chamberland)

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Le sculpteur Matthieu Binette, à l'oeuvre dans son atelier.

Imacom, Julien Chamberland

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Le sculpteur Matthieu Binette tord et soude depuis quinze ans des morceaux d'acier en une ribambelle de longilignes personnages. Notre collaborateur Dominic Tardif s'est rendu visiter son atelier à quelques jours du vernissage d'une de ses rares expositions.

Le genre de bâtiment où l'on s'attend davantage à trouver un garagiste s'échinant, dans sa salopette couverte de cambouis, à changer le silencieux d'une voiture rongée par la rouille. C'est plutôt Matthieu Binette, cheveux en bataille et bottes à caps d'acier aux pieds, qui me répond lorsque je cogne, vendredi matin très tôt, à la porte de cette anonyme shed en clabord orange, quelque part dans Ascot, sur Belvédère Sud.

Le sculpteur travaille ici à tordre et à faire fondre de l'acier depuis qu'il a quitté le centre d'art La Nef, qui a longtemps été sa deuxième maison. Dans un coin de son atelier, à droite du poêle à bois dont la chaleur peine encore à nous parvenir, se dresse une quinzaine de ses oeuvres. On les reconnaît en un coup d'oeil, ces longilignes personnages juchés sur d'interminables jambes contorsionnées, des jambes de flamants roses.

Binette contemple sa tribu d'un regard préoccupé. Il ne sait pas encore lesquels de ces «bonshommes» il trimballera dans quelques jours jusqu'au Centre d'art de Richmond, où il présente une de ses rares expositions. S'il vend beaucoup, le sculpteur expose aujourd'hui assez peu.

«Il y a deux sortes d'artistes : ceux qui veulent dire quelque chose et ceux qui veulent juste faire. Moi, je suis celui qui fait les choses, sans message à passer», laisse-t-il tomber, un peu sur la défensive, sachant très bien que ses propos tranchent avec ceux de bon nombre de ses collègues qui, pour des motifs personnels ou des contraintes liées à leur médium, envisagent leur carrière en termes de démarches et d'expositions, dans le but de décrocher des bourses.

Intellectualiser, ce n'est pas pour Matthieu Binette. Lui, ne pense qu'à ce que ses pièces trouvent preneur. «Je sais, ça fait marketing, bassement mercantile. Mais t'es obligé, si tu veux vivre de ça, d'avoir ça en tête. Juste pour payer le matériel, en sculpture, il faut que tu vendes.»

Je le presse un peu : tu dois bien poursuivre un autre objectif que celui de faire du blé lorsque, chaque matin, tu enfiles tes bottes et ton masque? Il finit par cracher le morceau : «J'essaie de représenter la beauté. J'essaie de faire quelque chose de beau.»

Mais le beau, le beau, c'est quoi le beau Matthieu? «C'est quand la pièce vit d'elle-même.»

Quoi? «C'est quand la pièce vit d'elle-même. Il y a des moments où je travaille sur une pièce et quand je me retourne, dans mon angle mort, j'ai l'impression que la sculpture bouge, qu'elle prend littéralement vie.»

Brûler ses vaisseaux

«Mon père m'a toujours dit que j'avais brulé mes vaisseaux. C'est une phrase qui m'a marqué parce que je ne comprenais pas d'abord ce que ça voulait dire. Brûler leurs vaisseaux, c'est ce que faisaient les Vikings lorsqu'ils arrivaient sur une île à conquérir. Leur seul moyen de rentrer, c'était de battre leurs ennemis et de voler leurs bateaux à eux. Moi, j'ai tout investi dans la sculpture en disant : "Ce n'est pas une job que je veux, c'est de l'argent pour créer. Au pire, je demeurerai sur l'aide sociale."»

C'était il y a 15 ans. Matthieu Binette en a, de l'argent pour créer, depuis 14 ans, d'abord grâce à un mécène qui s'est procuré au début de sa carrière une centaine de ses oeuvres, lui offrant par le fait même une certaine liberté, une certaine tranquillité d'esprit. Moment phare de son parcours : le sculpteur érigeait en 2013 une immense statue devant le restaurant OMG Burger. Il planche présentement sur un colossal arbre en bronze, qu'il fera pousser en face du complexe résidentiel Le VÜ de la Cité du Parc. Ça l'enthousiasme comme ça l'angoisse.

Mais avant de se mesurer à la création de ces gigantesques structures, Binette s'était spécialisé dans la plus petite échelle, en donnant naissance à une ribambelle de personnages, souvent encadrés. Des oeuvres abordables qui ont permis à bien des foyers d'investir pour une première fois dans l'art. Quelques 800 de ses créations sont aujourd'hui en circulation.

«Quand je croise quelqu'un qui en a acheté une, je ne peux pas m'empêcher de demander des nouvelles. Comment elle va, ma sculpture? Elle est toujours appréciée? Elle est où dans votre maison? C'est drôle, parce que les gens mettent souvent ça dans un racoin, entre la porte de la garde-robe et l'escalier. T'es bouche-trou quand tu es sculpteur!» lance-t-il avec autodérision.

Matthieu se lève et enfile son masque avant de produire avec sa rectifieuse les flammèches que lui commande le photographe. Bzzzzzzzz. Une entêtante odeur d'acier chauffé se répand dans l'air. L'artiste retire son masque, puis son regard se perd à nouveau dans la forêt de sculptures entassées de l'autre côté de son plan de travail. «Encore aujourd'hui, je ne comprends pas que je puisse vivre de ça et que les gens achètent mes pièces. Je ne sais pas si tu devrais écrire ça, mais ça me dépasse. C'est le fun, mais c'est absurde. J'imagine que ça les rend heureux.»

Matthieu Binette devrait pourtant savoir que c'est le propre de la beauté, que de nous dépasser.

*****

Le vernissage de l'exposition de Matthieu Binette se déroule le 15 janvier de 17 h à 19 h au Centre d'art de Richmond. Notre collègue chroniqueuse Hani Ferland présente au même endroit jusqu'au 21 février Gattara, une série de photos de chats «qui célèbre le minou dans son côté raw», nous souffle-t-elle à l'oreille.

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