La tournée des grands ducs - Édition Nez Rouge

Dominic Tardif, accompagnateur à la chapka en fourrure... (Imacom, Julien Chamberland)

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Dominic Tardif, accompagnateur à la chapka en fourrure synthétique. Philippe Cadieux, chauffeur à la barbe de lumbersexuel.

Imacom, Julien Chamberland

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Dominic Tardif, Philippe Cadieux

La réputation de Philippe Cadieux et de Dominic Tardif commençait à décliner. Nos deux braves collaborateurs, qui se sont livrés au début de l'été à une tournée des terrasses de Sherbrooke, n'étaient-ils bons qu'à fêter, siffler des verres et narguer la lune? Bien sûr que non! Mais encore fallait-il le prouver, ce qu'ils n'ont pas manqué de faire la semaine dernière en devenant bénévoles d'un soir pour Opération Nez Rouge.

Arrivée à la centrale (Dominic)

Ça sent le chlore, ça sent le joueur de football, ça sent la joueuse de volleyball. Bienvenue à la centrale locale de Nez Rouge, qui a établi ses quartiers dans les estrades d'un des gymnases du Centre sportif de l'Université de Sherbrooke.

« C'est ben Alain ton nom, han? » demande Guy, grand responsable des bénévoles de Nez Rouge, à mon collègue Philippe Cadieux. Début de jeudi soir, nous venons d'accoster à la table de validation des inscriptions.

Cadieux sait qu'il vient de signer son arrêt de mort et que je l'appellerai Alain pour le reste de la soirée. Rechigner équivaudrait à jeter de l'huile sur le feu. Il traîne un air théâtralement agacé jusqu'à la table des grignotines et des rafraîchissements, se sert un café-eau-de-vaisselle dans un verre en styromousse. De jeunes étudiantes en cotons ouatés du Vert & Or garnissent déjà de saucisses et de pains à hot-dogs, avant même d'avoir complété leur premier raccompagnement, le four à panini mis à la disposition des bénévoles (il faut savoir que les dons recueillis par la section locale de Nez Rouge seront remis à l'organisation du Vert & Or et que chacun de ses athlètes est tenu de consacrer une soirée de bénévolat à l'organisme).

« Heille Alain, est-ce que tu conduis manuel? » demande depuis son poste de commande Guy à mon collègue. Oui, bien sûr qu'Alain-Philippe conduit manuel, un atout vraiment pas pire pantoute lorsque vous tenez comme il le tiendra ce soir le rôle de chauffeur (c'est-à-dire que c'est lui qui conduira la voiture des clients).

Nous serons jumelés avec ce qu'on appelle dans le jargon Nez Rouge une « escorte motorisée », rôle qui n'a absolument rien à voir avec le boulot d'une péripatéticienne qui se déplace à domicile. Le boulot de l'escorte motorisée, c'est de conduire la deuxième voiture dans laquelle se déplace l'équipe.

Ce que je fais moi? Je suis accompagnateur. Je gère la radio et je tente de divertir le client afin de le garder éveillé, question qu'il nous indique comment se rendre chez lui. En gros, je suis G.O., mais en chapka, à quinze sous zéro.

La formation (Alain)

C'est bien emmitouflés dans nos manteaux, au coeur des estrades du Centre sportif, que le moment fatidique arrive enfin : la formation. Pendant que deux étudiants s'exercent à imiter les plus beaux revers croisés d'Andre Agassi quelques marches plus bas sur le terrain de jeu, Guy toise attentivement l'assistance puis s'adresse aux recrues. Vous vous imaginez la scène dans Full Metal Jacket? Ça ne ressemble pas du tout à ça.

Le très, très relax Guy nous fait quand même promptement comprendre que nous tenons un rôle bien essentiel ce soir. Nous sommes des superhéros. Il nous explique avec l'autorité du gars qui en a vu de toutes les couleurs que « même s'ils sont ben chauds, ils savent où ils habitent » (il parle des clients) et qu'« on ne se doute pas à quel point c'est grand Rock Forest ». La « morphologie » - c'est le terme qu'il emploie - de Rock Forest serait plus complexe que nous le pensons.

Un dernier avertissement avant de prendre le large? « Oui, c'est vrai, on peut entrer jusqu'à douze personnes dans une Corolla, mais c'est totalement interdit de tenter l'expérience! » Nous nous retenons de lui demander si quelqu'un a déjà essayé la chose. Un bénévole d'expérience pose une question au sujet des sacs à vomi. « On n'en a pas cette année », répond Guy.

Conclusion de la formation : « Vous allez voir, Nez Rouge, c'est comme une maladie, ça s'attrape rapidement. Si vous ne revenez pas l'an prochain, vous n'êtes pas normal. »

« Heille les gars, c'est l'heure. On a reçu notre premier call », nous annonce avec enthousiasme André, notre vétéran collègue, un jeune retraité du CHUS. C'est lui, notre escorte motorisée.

Notre ami de droit (Dominic)

Jean-Christophe terminait aujourd'hui sur le coup de midi sa première session à la Faculté de droit de l'Université de Sherbrooke. Il commençait à peu près à la même heure à taquiner la bouteille. Si bien qu'au moment où nous le cueillons devant la Maison Grecque, rue Galt Ouest, Jean-Christophe peine à retrouver ses clés au fond de ses poches. Il peine également à retrouver ses capacités d'élocution. Mais comme la courtoisie trône au sommet des qualités du bon apprenti-avocat, Jean-Christophe m'enlace dans un de ces vigoureux câlins de gars chaud, style prise de l'ours. Sa très affable blonde Marie-Pierre m'aide à me défaire de sa chaleureuse emprise.

« Il doit ben être minuit! » s'exclame entre deux borborygmes Jean-Christophe, en direction de son appartement, pas trop loin du Carrefour de l'Estrie. Il n'est pas encore 22 heures.

Rue Fulton,où es-tu? (Alain)

Rue Fulton, en plein coeur du Vieux-Nord. Tsé, les maisons ancestrales et les arbres gigantesques qui règnent sur les rues enneigées. Du beau, juste du beau. Merde, pourquoi je n'ai pas acheté ma maison ici?!

« Cadieux! Cadieux! T'es dans' lune mon chum! Aide-nous donc à trouver la bonne adresse au lieu de rêver! » beugle Tardif par-dessus Patrick Norman qui, à la radio, nous invite à « sonner notre cloche », parce que « le père Noël arrive ».

Un, deux, trois, quatre allers-retours sur la fameuse rue Fulton. Avance, recule, avance, recule. Avance, recule. Recule encore. Nous pénétrons dans un stationnement. Ressortons du stationnement. L'adresse de notre deuxième cliente demeure introuvable. Quinze bonnes minutes de viraillage.

André est un homme rigoureux. Il ne fait jamais d'erreur. Enfin, presque jamais. « J'appelle à la centrale », nous annonce-t-il d'une voix énervée. « Fulton, c'est bien Fulton », confirme l'interlocuteur anonyme à l'autre bout du fil. On avance un peu. Et voilà. Le panneau indique que nous sommes sur la rue Stanley. Pas sur la rue Fulton.

Sans un mot, André enfonce l'accélérateur et quitte la rue Stanley. Il laisse derrière lui une bonne dose d'orgueil qu'il ne retrouvera jamais.

Waterville, nous voici! (Dominic)

Notre deuxième cliente, la dame de la rue Fulton, habite Waterville. Je répète : Waterville. Sur les petites routes de campagne, les essuie-glaces peinent à suffire à la tâche face à cette neige qui tombe dru dans le pare-brise, mais Alain-Philippe manie la Yaris dans la tempête avec une assurance digne de Jean Duceppe en traineau dans Mon oncle Antoine.

Les yeux mi-clos, notre cliente, une élégante quinqua un brin cocktail, nous explique qu'il faut « demander à l'univers » ce qu'on désire pour 2015. Je répète : « demander à l'univers ». Je tente de déceler une pointe d'ironie dans ses propos. Elle nous tend en sortant de sa voiture un substantiel don. Je lui souhaite que l'univers lui accorde ce qu'elle lui demandera.

Retour à la voiture d'André. Dis-nous l'ami, toi qui cumules trois années d'expérience et qui a donné 26 de ses belles soirées de décembre à Nez Rouge l'an dernier : jusqu'où Nez Rouge accepte-t-elle de raccompagner les clients? Waterville, ce n'est pas la porte à côté, me semble.

« L'an dernier, on a raccompagné quelqu'un jusqu'au bout de notre territoire, à Eastman, puis un bénévole du territoire de Granby est venu le chercher. Je ne me souviens pas où le gars s'en allait. Il s'est peut-être rendu à Honolulu! »

Il existe un Pub Denault? (Alain)

« Direction Pub Denault. Votre prochain client vous y attend », nous annonce la voix du radio-émetteur qui nous guide dans l'obscurité enneigée. Une véritable onde de choc nous assaillit. À notre grande stupéfaction, il existe un Pub Denault. Comment cette chaleureuse tanière de la rue du même nom a-t-elle pu passer entre les filets du tandem Cadieux-Tardif, lors de sa tournée des grands ducs de décembre 2013? We will be back soon!

Roulons en Tiburon (Dominic)

Raphaëlle, jeune copropriétaire du Pub Denault, porte une jupe en denim sur des bas résille et se déplace en Tiburon. Selon l'exemplaire du Guide de l'auto qui domine le monticule de livres hasardeusement empilés sur ma table de chevet, la Tiburon de Hyundai n'appartient pas aux voitures les plus spacieuses de sa catégorie. Ce que mon exemplaire du Guide de l'auto ne précisait pas : le tableau de bord d'une Tiburon est garni d'une quantité de lumières plus importante qu'un vaisseau de la Guerre des étoiles.

Je me contorsionne sur la banquette arrière dans une position de type bobsleigh à quatre et nous filons vers Rock Fo, banlieue à la morphologie tentaculaire. Il faudra zigzaguer dans les petites rues d'un quartier de maisons toutes pareilles.

Arrivée au East Side Mario's (Alain)

Guy nous avait pourtant prévenus. « Règle numéro UN : lorsque vous entrez dans un bar, ne mentionnez jamais le nom de la personne que vous devez raccompagner. » Première chose que nous faisons en franchissant la porte du East Side Mario's : nous informons le DJ que nous venons chercher un Denis. Bravo les champions. Une nuée de Denis s'agglutine autour de Tardif et moi. Nous n'avons d'autre choix que de fraterniser quelques minutes avec la joyeuse bande d'homonymes (les Denis sont toujours d'un commerce agréable, surtout pendant ce court intervalle qui sépare la cinquième et la sixième pinte de blonde).

Nous finissons par identifier notre Denis à nous. Perte de motricité, souffle court, hoquet, yeux rouges et discours empâté. Notre Denis a spectaculairement besoin d'être raccompagné à la maison.

Nostalgique de la Cachette (Dominic)

Rien n'arrête notre Denis de parler. Pas même cette criante incapacité de parler qui le paralyse présentement. C'est que Denis est un nostalgique, et que nostalgie et alcool vont main dans la main vers l'autel du jasage de gars chaud.

Nostalgique de quoi, notre Denis? Nostalgique de la Cachette des sportifs, où il avait ses habitudes. Un incendie emportait en fumée ce temple du chansonnier et du hockey balle en juin dernier. Il a depuis relocalisé ses 5 à 7 du jeudi au East Side, sans que le coeur n'y soit complètement.

Les ouvrages de psychopop conçus pour les hommes émergeant d'une douloureuse rupture vous le diront : il faut complètement avoir fait son deuil avant de s'engager dans une nouvelle relation. Sous le toit de son abri Tempo érigé en bordure de sa maison du vieux Rock Fo, Alain-Philippe et moi enlaçons Denis, puis regagnons la voiture de notre escorte André, qui se comportera comme s'il n'avait rien vu du viril échange d'affection.

Retour à la centrale (Alain)

La voiture est plongée dans un silence d'enterrement. André nous ramène à la centrale. Pour une première fois dans sa vénérable carrière de bénévole chez Nez Rouge, notre escorte voit son périple se terminer à minuit et quelques branlants. Il ne croisera pas le fer cette fois-ci avec cette sombre et insondable immensité qu'est la nuit. « C'est rare que je rentre chez nous avant quatre heures », rappelle-t-il, en tentant tant bien que mal de masquer sa déception. Tardif pose brièvement son regard rempli de culpabilité sur moi.

Guy nous accueille à la centrale avec le sourire. « C'est déjà terminé, les gars? » Tardif explique pour une énième fois qu'il travaille très, très tôt le lendemain matin. Nous promettons de remettre ça l'an prochain.

« Bonne soirée mon Alain, bonne soirée mon Alain! » répète une voix qui s'élève derrière nous alors que nous nous dirigeons vers la sortie. Je ne comprendrai qu'en me glissant sous les draps que Guy s'adressait à moi et je dormirai comme un bébé en rêvant que le père Noël a troqué ses rennes pour une Tiburon.

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