Une bière Clamato avec Manon Massé

Manon Massé était élue députée de Sainte-Marie-Saint-Jacques en... (IMACOM, RENÉ MARQUIS)

Agrandir

Manon Massé était élue députée de Sainte-Marie-Saint-Jacques en avril dernier et devenait ainsi la troisième représentante de Québec solidaire à entrer à l'Assemblée nationale.

IMACOM, RENÉ MARQUIS

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

Manon Massé était de passage à Sherbrooke jeudi dernier afin de donner son appui à l'offensive du comité Opération Verre-Vert, qui milite pour que soient consignées les bouteilles de vin et de spiritueux. Dominic Tardif en a profité pour convier la députée solidaire de Sainte-Marie-Saint-Jacques à la Taverne Alexandre pour une bière Clamato de fin d'année.

Manon Massé et moi parlons d'économie. Je reprends : Manon Massé parle d'économie, alors que moi, j'écoute, un peu interloqué. Une députée de Québec solidaire qui jase d'économie, vraiment? Je ne rêve pas. Tout s'explique, bien sûr. C'est que le petit parti tente depuis quelques mois de crédibiliser son discours autour de ce sujet où il a toujours, à tort ou à raison, semblé lacunaire.L'essence de ce que me dit Manon Massé : on badtrippe beaucoup trop avec la dette, cette grosse cargaison qui, selon le gouvernement Couillard, fera chavirer le navire de nos finances si nous ne lâchons pas du lest.

« Tout l'establishment martèle depuis des années que la dette, c'est grave. Nous, on est une petit gang de Gaulois qui disons : "Non, c'est clair, nous ne sommes pas pour les dettes, on n'est pas pour l'endettement, mais il ne faut pas dramatiser, d'autant plus que 40 % de notre dette, on se la doit à nous-mêmes." »

« Il faut retirer l'économie des mains des économistes », ajoute la collègue de Françoise David et d'Amir Khadir. « Les économistes voient l'économie publique - nos impôts qu'on paie à l'État et qui sont ensuite redistribués - ils voient ça dans une perspective de chiffres. Mais l'économie publique, ce n'est pas des chiffres, c'est des gens. Et il ne faut pas les croire, les économistes, quand ils nous disent que c'est trop compliqué à comprendre. Nous autres, les pauvres, on sait c'est quoi gérer un portefeuille. Il n'y a pas un riche qui serait capable de gérer un portefeuille de pauvre. »

Je sursaute. Pauvre? Vous considérez toujours, Madame-la-députée-assez-bien-payée-merci, appartenir à ce groupe que vous appelez les pauvres? « Je ne fais pas semblant que je n'ai pas d'argent, je ne me casse pas la tête à savoir si je vais être capable de me payer une bière, avec ou sans Clamato, mais j'espère que je vais m'y identifier encore longtemps, oui. Si tout le monde avait cette expérience-là, celle d'être pauvre, on se rendrait peut-être compte collectivement de l'importance de la solidarité. »

Différent crémage, même cupcake

Le mot austérité aura en 2014 fait une entrée fulgurante dans notre vocabulaire de tous les jours. Mais au nez de Manon Massé, ce mot que tout le monde a à la bouche (sauf Philippe Couillard, qui préfère parler de courage) dégage un vieux parfum de ranci. « L'austérité, c'est avoir une obsession du déficit zéro », analyse celle qui était élue pour la première fois en avril dernier. « Cette obsession était déjà présente sous le gouvernement péquiste de Lucien Bouchard. On a beau dire : "Ah, Couillard c'est un ci, Couillard c'est un ça!"; il faut faire attention. Avant lui, il y avait madame Marois et monsieur Marceau qui prônaient des mesures semblables. Le crémage était parfois différent sur le cupcake, mais ils s'en allaient déjà dans ce sens-là. »

Comme la plupart des représentants de la gauche, Manon Massé brandit quand vient le temps de pourfendre l'austérité façon Philippe Couillard la préservation d'un contrat social qu'auraient paraphé les Québécois, entente aux contours plus ou moins précis tissée de filets sociaux et de mesures d'aide. Mais serait-il possible que, dans la tête d'une majorité de Québécois, ce contrat soit venu à échéance? Ajoutez les 23 % d'électeurs caquistes aux 42 % d'électeurs libéraux et contemplez de vos propres yeux le portait d'une province qui ne porte plus exactement à gauche.

Manon Massé s'enflamme. « Bien sûr que c'est facile de ne pas vouloir de contrat social, tant et aussi longtemps qu'on n'a pas un enfant handicapé ou qu'on n'a pas d'accident de voiture qui nous rend physiquement inapte. » Je la trouvais bien posée depuis le début de notre bière Clamato, j'ai soudainement devant moi la militante prompte à l'indignation avec qui je m'étais préparé à m'attabler.

« L'individualisme n'a jamais traversé les époques. Malheureusement, on nous fait croire au Québec depuis 35 ans que ce qui est important, c'est que toi tu t'en sortes [elle appuie sur le mot toi]. Le fondement idéologique de notre système capitaliste impose qu'on convainque les gens qu'ils sont capables de s'en sortir tout seul. C'est ce que les radio-poubelles nous répètent à longueur de journée. L'important, c'est que toi tu t'en sortes, mec, et que tu arrêtes de payer pour les autres. Sauf que le jour où c'est toi, l'autre, le jour où c'est ton enfant à toi qui a besoin de soins particuliers parce qu'il est autiste, c'est ce jour-là où tu comprends c'est quoi la solidarité sociale. »

La solidarité, c'est aussi accepter de prendre une gorgée de bière Clamato pour se prêter au jeu du scribe-tavernier, même s'il n'est que 10 h 30. « T'es mieux de l'écrire que j'y ai goûté, toi là », me lance avec un sourire espiègle la courageuse Manon.

Quelle est la principale différence entre le gouvernement Charest et le gouvernement Couillard? « La vitesse avec laquelle les choses se passent. La réingénierie de l'État de monsieur Charest a été précédée d'une tournée de forums partout au Québec, qui a donné le temps aux gens de se mobiliser. Messieurs Couillard, Leitao, Coiteux, eux, ils ont retenu des leçons de cette expérience-là et ils ont commencé à couper tout de suite. Ils ont très bien appris. Mais nous aussi, on a appris et on va continuer de faire résonner notre voix discordante. »

Aimez-vous les uns les autres

Manon Massé est née à Windsor, en Estrie, et entretenait enfant le rêve de devenir curé. Elle tournera bien sûr éventuellement le dos à l'église catholique pour des raisons évidentes, mais son message demeure en phase avec une certaine vision de la foi qui commande de toujours tendre l'oreille vers le pauvre, le démuni. « Mes parents étaient extrêmement croyants, se souvient-elle, et le message de solidarité de Jésus-Christ, le "Aimez-vous, les uns les autres", je le porte encore, on devrait y replonger plus souvent. On ne s'en sort jamais tout seul. »

Que l'on adhère ou pas à ses idées, il y a une inébranlable authenticité chez Manon Massé qui force l'admiration. Vous faites un peu fondre mon cynisme, que je lui avoue. Elle me sert un high five d'une vigueur les amis, j'en tombe presque à la renverse. Ce qui n'aurait pas été si grave : je sais que Manon Massé se serait empressée de m'aider à me relever.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer