Deux heures à s'entraider chez MomentHom

Daniel Richard anime les rencontres d'un groupe d'écoute... (La Nouvelle, Maxime Picard)

Agrandir

Daniel Richard anime les rencontres d'un groupe d'écoute et de parole au centre d'entraide pour hommes MomentHom.

La Nouvelle, Maxime Picard

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

Sur le même thème

En prévision de la Journée internationale de l'homme, qui se déroule le 19 novembre, notre collaborateur Dominic Tardif s'est rendu participer à une rencontre que tenait un des groupes d'écoute et de parole du centre d'entraide pour hommes MomentHom.

Ils ont de grands gobelets de café fumant dans les mains, quelques flocons de neige sur les épaules. Ils ont tous la soixantaine, que je dirais à vue de nez. Non, ce n'est pas vrai, j'en vois un autre arriver; il a quoi, 35, 40 ans? Ils descendent tranquillement au sous-sol du quartier général de MomentHom, où ils parleront à coeur grand ouvert pendant les deux prochaines heures, en ce petit avant-midi gris.

Bienvenue dans une des rencontres de ce qu'on appelle un «groupe d'écoute et de parole». Vous n'êtes pas familiers avec le concept? Je ne l'étais pas non plus. C'est simple: assis en rond, des hommes parlent chacun leur tour de ce dont ils veulent bien parler. Suffit de prendre entre ses mains l'espèce de grand bout de bois, semblable à un bâton de pèlerin, qui se trouve au milieu du cercle, et de parler. De parler au je, sans adresser de reproches aux autres, sans donner de conseils.

Et de quoi ça parle, des hommes, dans un groupe d'écoute et de parole? Ça parle de job, ça parle de leurs enfants, ça parle de sexualité, ça parle de femmes. Rien que vous ne pouvez pas vous imaginer, quoique d'une manière que je ne m'imaginais pas. Il y a quelque chose d'encore étonnant dans cette idée: huit hommes qui auscultent ensemble leurs émotions, qui tentent de mettre des mots sur leurs écueils, qui balisent leurs zones d'ombre. Huit hommes qui parlent d'autres choses que de sport ou de musique ou de chars ou de n'importe quels autres sujets auxquels on s'accroche souvent pour ne pas affronter ce qui nous taraude vraiment, c'est encore trop rare pour que je ne sois pas un peu saisi.

J'écris que ça parle; ça peut aussi ne pas parler, un groupe d'écoute et de parole. Au cours des deux heures que durera cette séance, vendredi matin, nous resterons souvent, pendant de longues minutes, dans le silence complet, à ne rien dire du tout. Huit gars, plongés dans le silence, sous le plafond suspendu d'un sous-sol de la rue Dufferin, c'est peut-être encore plus saisissant que huit hommes qui parlent, finalement.

«Ce n'est pas pour rien que le mot "écoute" vient en premier dans "groupe d'écoute et de parole"», m'explique Daniel Richard, l'animateur, avec qui je reste pour jaser après la rencontre. Daniel échouait ici il y a quelques années, terrassé par un burnout. C'est une des raisons pour lesquelles on vient à MomentHom. On frappe aussi à la porte de ce centre d'entraide pour hommes, un organisme rare en son genre, pendant un divorce houleux ou après une rupture dévastatrice, après une perte d'emploi qui désempare.

Les gars viennent chez MomenHom comme on s'agrippe au dernier bout de roche avant de tomber de la falaise. Ils viennent ici par eux-mêmes, il faut le dire, pour tenter de juguler le désarroi ou l'agressivité qui leur corrompent lentement le coeur, avant que ce désarroi ou cette agressivité ne se retournent contre eux ou contre ceux et celles qu'ils aiment. Avant que la tempête qu'ils sentent monter en eux ne ravage tout sur son passage.

La solution à leurs problèmes tient souvent toute entière dans un verbe: parler. Avec des psychologues ou avec d'autres gars, dans un de ces groupes d'écoute et de parole.

Sois ce que tu as envie d'être

Policier à la retraite, Daniel déboulonne tous les clichés du flic grognon et misanthrope. Il arrivait ici en 2008, pendant son burnout, il n'est jamais vraiment reparti. Un cancer à 29 ans avait déjà commencé à le dépouiller de ce veston étriqué qu'est la masculinité telle qu'on la concevait à l'époque où il est né, en 1954. Son burnout finirait de le révéler dans toute son hypersensibilité de gars qui peine à ne pas porter la misère du monde sur ses épaules, finirait aussi de révéler ce désir d'introspection qu'il vient assouvir ici. Il écrasera tantôt quelques larmes en évoquant la générosité de certains de ses amis avec qui il fait de la motocyclette. Il m'avait averti: «Dominic, je pleure pour rien et je n'ai pas honte.»

Aux murs de MomentHom: les toiles de l'exposition que Daniel présente à partir du 20 novembre. «Après mon cancer, il a fallu pendant un bout que je cesse de faire des sports à haut risque comme j'avais l'habitude d'en faire. Ça avait été en moi depuis longtemps, le goût de peindre, ça m'avait toujours intrigué, mais ça ne faisait pas assez viril. J'en ai profité, j'ai accepté de laisser sortir mon côté plus sensible.»

«La plupart du temps, dans ma vie, c'est avec les femmes que j'ai pu avoir des discussions plus émotives, poursuit-il. Je faisais du sport avec les gars, mais le soir, c'est avec les femmes que je jasais dans la cuisine pendant que les hommes prenaient un verre dans le salon. J'ai essayé quand j'étais jeune d'entrer dans le moule de l'homme macho, mais je n'ai pas réussi. À 15 ans, je mesurais cinq pieds et onze. Au hockey, on me faisait jouer le dur, mais je n'aimais pas ça. J'ai lâché le hockey. J'ai fait du deltaplane, de la plongée sous-marine, j'aime beaucoup ces choses-là. J'ai ça en moi le goût de prendre des risques, mais il y a toujours aussi eu une douceur en moi.»

Ça veut dire quoi, Daniel, être un homme en 2014? Comment tu définirais ça, toi, un homme? Je n'ai pas fini de poser ma question qu'il se braque et c'est drôle, tout d'un coup, je décèle dans sa posture une manière très traditionnelle d'incarner la masculinité. Je n'ai soudainement plus de difficulté à imaginer le policier qu'il a déjà été. Daniel n'est plus ce gars qui pleure pour un rien, Daniel parle franc, Daniel parle droit.

«Ce que j'aimerais, c'est qu'il n'y en ait pas de définition, que l'homme ait le droit d'être ce qu'il veut être. C'est ça le piège, vouloir définir c'est quoi un homme. En le définissant, on le met dans une boîte, on dit: "C'est ça qu'il faut que tu sois." Moi, ce que je voudrais, c'est qu'on n'en mette pas de définition, ni à l'homme ni à la femme. Sois ce que tu as envie d'être.»

Ouvrir la porte

Je comparais la masculinité telle qu'on la concevait quand Daniel est né, et telle qu'on la conçoit encore largement, à un veston étriqué, qu'il faut enfiler tout en sachant que les coutures risquent éventuellement de céder, comme les vêtements de Hulk quand il se métamorphose en gros monstre vert. Et si le maudit silence auquel se confinent encore trop de gars, de peur de passer pour faibles, était la principale cause de cette violence dont les femmes font souvent les frais, violence dont on mesure toute la tragique étendue ces jours-ci grâce à celles qui prennent la parole par le biais de mouvements comme #AgressionNonDénoncée?

Daniel: «Moi, je pense qu'ouvrir cette porte-là, parler, c'est libérateur, mais on peut avoir l'impression qu'on ne tiendra pas le coup si on parle. Parce que c'est souvent ça qu'on fait dans la vie, on se contente de tenir le coup. On a une famille à élever, on a des responsabilités, on ne peut pas craquer, alors on ne l'ouvre pas, la porte. Sauf que lorsqu'elle finit par s'ouvrir, elle éclate.»

La confidentialité qui lie les participants du groupe d'écoute et de parole m'interdit de reproduire ici ce qui s'est dit entre les quatre murs du sous-sol de MomentHom, mais je me permets quand même de retranscrire les propos d'un participant, j'espère qu'il ne m'en voudra pas.

«Je viens ici déverser dans un puits mon trop-plein, mais je viens ici aussi pour puiser dans le puits. Je viens puiser dans ce que vous dites, ça me nourrit», répétait-il à ses camarades. C'est vrai qu'il y a quelque chose de bizarrement rassurant, et d'ironiquement réconfortant pour moi, de constater que les grandes questions de la vie, celle de l'amour, celle de la mort, celle du sens à donner à toute cette grande patente dans laquelle on a été invité sans être consulté (la vie), demeurent aussi vives à 65 ans qu'à 28 ans.

Qu'est-ce tu as appris Daniel, toi, en venant ici? «Parler au je, c'est plus facile pour moi aujourd'hui. Quand je fais un reproche, je dis comment je me sens moi. Je demande à la personne à qui je parle si on peut trouver un terrain d'entente et surtout, j'écoute. L'écoute, c'est comme jouer au badminton. Plus tu pratiques, plus tu deviens bon.»

Que serait une conversation de gars sans une bonne vieille analogie sportive?

Le vernissage de l'exposition de Daniel Richard se déroule chez MomentHom (337, rue Dufferin, suite 100) le 20 novembre dès 15 h. L'artiste livrera un court témoignage à 18 h.

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer