Un avant-midi à la Maison Aube-Lumière

Rino Brochu, dans sa chambre de la Maison... (IMACOM, JESSICA GARNEAU)

Agrandir

Rino Brochu, dans sa chambre de la Maison Aube-Lumière.

IMACOM, JESSICA GARNEAU

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

La mort fait partie de la vie, répète-t-on depuis 1997 à la Maison Aube-Lumière. Notre collaborateur Dominic Tardif s'y est rendu vendredi avant-midi dernier pour jaser avec un de ses patients, Rino Brochu.

Bien calé dans sa chaise berçante, Rino Brochu observe l'hiver lentement établir ses quartiers sur le petit bout de forêt bordant cette grande porte vitrée qui laisserait entrer la lumière dans sa chambre, si seulement le ciel n'était pas si gris. À la télé, un ex-politicien commente les débats qui agitent ces jours-ci l'Assemblée nationale.

Je m'assois sur le bord de son lit, puis sens comme une chaleur dans mon dos. Je me retourne pour découvrir au mur, épinglés serrés les uns contre les autres, des dizaines et des dizaines de dessins d'enfants. C'est ça, la chaleur dans mon dos: des dizaines et des dizaines de dessins griffonnés par ses trois petits-enfants, comme autant de fenêtres ouvertes sur un monde coloré, un monde sur lequel la mort n'a encore aucune emprise. Monsieur Brochu, 64 ans, vit ici depuis trois mois. Trois mois, c'est déjà plusieurs jours de plus que le séjour moyen du patient de la Maison Aube-Lumière: deux semaines.

Je mentirais si j'écrivais qu'il a l'air d'avoir 64 ans. On m'avait prévenu: la maladie accélère le vieillissement, ou du moins, sculpte les traits. Le visage émacié de monsieur Brochu lui confère les airs d'un moine qui aurait troqué sa tunique pour un coton ouaté bleu orné d'un cheval et de l'inscription Saint-Tite

Qu'est-ce qui vous amène ici? «Le cancer, c't'affaire! Je ne suis pas venu ici parce que je feelais ben», qu'il me répond sur un ton taquin, avec la répartie d'un bon conteur. Cancer, bien sûr, c'est l'évidence, nous sommes dans un centre de soins palliatifs oncologiques. Cancer de quoi? Du foie, qu'il me précisera plus tard.

On répète beaucoup à la Maison Aube-Lumière que la mort fait partie de la vie. C'est le genre de phrases auxquelles il faut s'accrocher quand on travaille ici, quand chaque jour partent sous nos yeux des gens qui auront, au cours des quelques semaines pendant lesquelles on les aura connus, rayonné d'une rare lumière. Vous savez, ce dernier sursaut de vie qui secoue la flamme tout juste avant qu'elle ne s'éteigne? C'est de cette lumière-là dont je parle.

Et c'est cette lumière que je décèle dans l'oeil de monsieur Brochu, l'éclat presque aveuglant d'une imperturbable sérénité. Les apaisants effets de la morphine, vous dites? Je préfère croire aux apaisants effets de cette mort devant laquelle on n'a d'autres choix que de paniquer ou de rire. Vous aurez compris que le contremaître qu'a été monsieur Brochu dans une usine d'aluminium de Baie-Comeau, là où il a passé la majeure partie de sa vie, le contremaître qui avait douze hommes et une chaîne de montage à sa charge est plus du genre ricaneux que paniqueux.

Le téléphone sonne, monsieur Brochu décroche. «Excuse-moi, je suis avec un journaliste, je vais te rappeler tantôt.» Un vieux chum au bout du fil. Je me sens mal. J'en serais à mes derniers moments que je préférerais parler avec un de mes amis qu'avec un fatigant de journalise. Sauf que monsieur Brochu ne peut pas penser comme ça, ce serait confier à la mort les rênes du reste de sa vie, la laisser prendre toute la place. Oui, la mort fait partie de la vie à Aube-Lumière, mais elle fait partie de la vie au même titre que cette télé qui joue en arrière-plan fait partie de la vie, au même titre que la petite neige folle qui virevolte dehors fait partie de la vie.

Elle est là, la mort, on le sait, on n'a pas besoin de la regarder dans les yeux tout le temps. C'est un peu ce que me dit monsieur Brochu: «Tu y penses plus au début, c'est sûr, mais après quelques jours, c'est moins pire. Un coup que t'es dedans, tu t'organises avec ça, tu essaies de passer des belles journées.»

À quoi ça ressemble, une belle journée à Aube-Lumière? Ça ressemble pour monsieur Brochu à manger de la truite pour souper. «L'autre fois, un des mes chums m'en a apporté une belle. 17 pouces! C'était ben bon. Je n'ai pas été capable de la manger au complet par exemple.» Il me dit ça avec une pointe de nostalgie dans la voix, en sous-entendant qu'une truite de 17 pouces, c'était dans le temps, pour le pêcheur passionné qu'il a été, de la petite bière, qu'il aurait englouti ça facilement, en rentrant d'une balade en vélo.

Ça aura été ça, vos plus grands moments de bonheur, les après-midis de pêche, les balades en vélo? «Oui, ça, et mes petits-enfants. Je ne vis pas loin d'eux à Rock Forest et j'allais souvent les voir, j'allais souvent regarder le hockey chez ma fille. Dès que j'allais me promener en vélo, j'arrêtais sur le chemin du retour pour les taquiner un peu.»

«Tantôt, mon frère vient et il va m'amener de l'orignal qu'un de mes chums a tué. Je vais manger ça ce soir.» C'est vrai. À Aube-Lumière, on mange très exactement ce qu'on veut manger. Room service total. L'an dernier, une patiente qui savait qu'elle ne verrait pas Noël a demandé si on pouvait lui servir une dernière tourtière. Et on la lui a servie sa tourtière, avec des atocas, et avec du ragoût de pattes, et avec de la bûche. Gros réveillon en plein novembre.

«On a eu ben du fun»

Comment vous avez réagi, monsieur Brochu, quand on vous a appris que si vous entriez ici, c'était pour ne pas en sortir? «Moi, je vais te dire une affaire, on meurt tous un jour. La seule chose que je déplore, c'est que je suis un peu trop jeune. Tu m'aurais dit 73 ans, 75 ans, ça aurait été différent. Par contre, j'ai bien vécu, j'ai eu une belle vie, ça compense.»

Vous n'avez ressenti aucune colère? «Au début, j'ai eu une période enragée un peu, c'est normal, mais je me suis dit: "Ça ne te donnera rien de te choquer, ça va être pire." Je prends ça au jour le jour. J'ai hâte de pouvoir recommencer à marcher.» Ses cuisses enflées le clouent pour l'instant à sa chaise. «Ils ont enlevé six litres de liquide de mes jambes», m'annonce-t-il, avec une amusante fierté. On nourrit son bonheur et son orgueil comme on peut à Aube-Lumière.

Il pointe les photos de ses petits-enfants, dispersées au mur à travers leurs dessins. Sa fille, une policière de Sherbrooke, est présentement au cinquième mois d'une grossesse au terme de laquelle arrivera un quatrième marmot. «Tu vois, le petit qui joue au hockey là, il a 7 ans. La petite là, elle a 9 ans. La petite dernière avec les lulus en haut là, elle a seize mois. Elle est née la même nuit que la tragédie de Lac-Mégantic.»

Monsieur Brochu a beau ne pas exactement être versé dans les considérations métaphysiques, j'ai l'impression qu'il essaie de dire quelque chose d'important là, en évoquant Mégantic. Mais comme tous les grands sages, il nous laissera le soin de déplier le sens de cette observation aussi absurde que belle: au cours d'une même nuit, alors des gens vivaient leurs derniers moments dans des circonstances impossibles, une mignonne petite fille naissait.

Vous aimeriez qu'on se souvienne de vous comment? «Sans vouloir me vanter, parce que je n'aime pas ça, je pense qu'on va dire que j'étais un bon yâbe et qu'on a eu ben du fun.»

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer