Une bière Clamato avec Alexandre Belliard

Alexandre Belliard au sujet de Légendes d'un peuple... (IMACOM, MAXIME PICARD)

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Alexandre Belliard au sujet de Légendes d'un peuple - Le Collectif: ««Mes chansons peuvent vivre sans moi.»

IMACOM, MAXIME PICARD

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Les refrains de l'Estrien d'adoption Alexandre Belliard connaissent une deuxième vie ces jours-ci grâce à Légendes d'un peuple - Le Collectif, album regroupant parmi les meilleurs artistes québécois. Notre collaborateur Dominic Tardif a jasé avec l'auteur-compositeur de ce puissant instrument de lutte contre la peur que peut être la chanson.

Je fréquente Alexandre Belliard depuis près de dix ans. La première fois, c'était dans la chambre de mon appart de cégep. Les petits haut-parleurs du système de son hérité des parents qui crachent La star du rodéo, pièce inaugurale de son premier album Piège à con et hommage à l'iconoclaste poète Denis Vanier. Une chanson rare, une chanson comme du carburant, qui changera ma vision du monde, ou du moins ma vision de la poésie, en me propulsant le lendemain jusque dans les rayons de la bibliothèque du cégep, à feuilleter tous ces recueils aux titres merveilleusement incendiaires: Lesbiennes d'acid, Le clitoris de la fée des étoiles, La castration d'Elvis. C'est aussi ça la poésie? Je n'en revenais juste pas.

Alexandre Belliard poursuivra son parcours de jeune chanteur sur deux autres beaux albums, Demain...la peur et Des fantômes, des étoiles, sans jamais glisser dans l'anonymat qui attendait bien de ses collègues, mais sans non plus se hisser aux sommets des palmarès que les Yann Perreau, Vincent Vallières et autres Dumas de sa génération ont tutoyés. Succès confidentiel, disons. «La première fois que ma fille - elle a 7 ans - a entendu un de ces albums-là, elle a dit: "Han, tu es capable de faire des chansons normales, pas juste des chansons sur les Patriotes"» rigole-t-il aujourd'hui.

Elle a bien raison, la fille de Belliard: il y a quelque chose de bellement anormal dans cette idée de fou qu'est Légendes d'un peuple: façonner des chansons à partir de cette matière première en apparence rébarbative qu'est l'histoire des francophones d'Amérique, et, idéalement, ne pas sonner comme un fonctionnaire du ministère de l'Éducation.

En 2012, Belliard délaissait donc la création de «chansons normales» sur l'existence et l'amour, comme en écrivent tous les autres auteurs-compositeurs, pour assembler à la mitaine, en toute indépendance, 2000 exemplaires du tome 1 de Légendes d'un peuple, album sur lequel il imagine des refrains autour de la vie de Papineau ou de Callières.

Une technique au fond assez semblable à celle employée pour Denis Vanier sur son premier album. «J'avais écrit cette chanson-là parce que mon entourage ne connaissait pas Denis Vanier, et moi je voulais que tout le monde connaisse Denis Vanier! Au lieu de dire à tout le monde: "Eille tu devrais aller acheter un livre", j'avais fait une chanson.»

Ça avait toutes les raisons de floper, Légendes d'un peuple, et pourtant, ça a fonctionné: Belliard voyage aujourd'hui partout dans le Canada francophone, a trimballé sa guitare jusqu'en Haïti, est invité dans les écoles pour faire connaître Louis Cyr, Borduas et Étienne Brûlé aux enfants. Le troubadour solitaire de la chanson au service de l'histoire triomphe ces jours-ci en gang, à l'enseigne de la grosse étiquette Spectra, alors que d'autres artistes interprètent leur chanson préférée parmi les trois tomes de Légendes d'un peuple parus à ce jour.

Légendes d'un peuple - Le Collectif, que ça s'appelle: Alexandre Désilets et sa voix aérienne qui célèbrent la grand-mère des Métis Marie-Anne Gaboury, Éric Goulet en mode The Band qui rappelle ce mauvais film qu'ont été les mesures de guerre, Mara Tremblay qui transforme Marie Rollet en héroïne country. Fallait le faire. Belliard est ben content. «Mes chansons peuvent vivre sans moi», qu'il dit, comme soulagé.

Sur la table de la taverne, entre ma flûte de blonde Clamato et la sienne de rousse, un exemplaire de Tu cours après les pigeons, son unique recueil de poésie. Je te relisais ce matin Alexandre et j'étais abasourdi par la place prépondérante qu'occupe la peur, que tu combats comme on combat son pire ennemi. N'est-ce pas précisément ce que tu fais aussi avec Légendes d'un peuple?

«Sans doute oui. À mon avis, plus tu sais comment ça marche, moins tu te sens pris au dépourvu par l'histoire, qui se répète forcément. Plus tu sais ce qui s'est passé, plus tu peux voir venir. Plus tu as de références, plus tu peux réagir en connaissance de cause. Si tu connais ton char, il y a plus de chances que tu sois plus relax quand il va tomber en panne que si tu dois absolument aller au garage. Plus on sait de choses, plus on peut être en contrôle de nos émotions. Je me suis acheté une moto récemment, une vieille Honda 1982, et c'est sûr que je vais apprendre à la réparer avant de partir faire le tour de la côte Ouest avec ma femme l'été prochain.»

Pays de main tendue?

Je fréquente les chansons d'Alexandre Belliard depuis près dix ans, que je disais, les fréquente comme on se rend chez le pharmacien chercher ses anxiolytiques, pour apaiser mon cynisme. «Nous sommes pays chargé d'espoirs», chante-il dans En un seul peuple rapaillé, et c'est précisément l'effet que produit chez moi Belliard: le gars me charge d'espoirs.

«Nous sommes pays de main tendue», chante-il aussi dans cette pièce à valeur de manifeste, avec laquelle le résident d'Ulverton formule sa vision idéale et idéalisée du Québec (Stéphane Archambault et Marie-Hélène Fortin de Mes Aïeux en donnent une nouvelle version sur Le Collectif). Pardonne-moi de casser ton party l'ami, mais le récent refoulement d'égout auquel le projet de charte du Parti québécois a donné lieu n'a-t-il pas montré à quel point le Québec n'est pas exactement ce «pays de main tendue»?

«Je ne suis pas d'accord. Le Québec est un des pays les plus intéressants pour ce qui est de l'accueil des immigrants. Des tensions il y en a partout dans le monde. Une de mes grandes tristesses avec tout ce qui s'est passé autour de la charte, c'est que ça a donné des tribunes à plein de caves qui disent n'importe quoi, qui ont mêlé au débat toutes sortes de phrases vides et de frustrations qui n'ont rien à voir avec un projet de laïcité. Ça a été à mon avis très, très mal mené. C'est une minorité de gens qui sont intolérants. Je n'en connais pas, moi, de gens qui ont peur de quelqu'un qui porte un voile. Je n'ai jamais vu ça.»

Mais il ajoute, en revenant à cette idée de peur que nous évoquions en entamant notre bière: «Tant et aussi longtemps qu'on ne se donne pas un pays, on va être une minorité plus ou moins frustrée, plus ou moins sur ses gardes. Je pense que l'incertitude, l'inquiétude, une certaine peur même, peuvent venir du fait qu'on n'existe pas. Oui, on est un peuple, mais sans territoire. On ne peut même pas décider si le pipeline va scrapper ou non Cacouna.» Il dit ça en serrant fort les coins de la table.

As-tu toujours été un rebelle, Alexandre? «Je ne suis pas un rebelle. Je fais ce que j'ai envie de faire, du mieux que je peux. Ce n'est pas de la rébellion, c'est un besoin d'essayer d'être heureux à tous les jours. Pour moi, un rebelle, c'est quelqu'un qui consacre sa vie à tenter de changer la société. Un rebelle, c'est Che Guevara, Beausoleil Broussard, Wolfred Nelson. Les rebelles de bonne famille comme Billy Idol, pour moi, ce ne sont pas des rebelles.»

N'est-ce pas ce à quoi tu travailles chaque jour, tenter de changer la société? «C'est juste des chansons», insiste-t-il. Tu ne m'en voudras pas si j'écris que je ne suis vraiment pas d'accord?

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