Un après-midi avec Michel Louvain

Diane Hétu dépose un baiser sur la joue... (IMACOM, JESSICA GARNEAU)

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Diane Hétu dépose un baiser sur la joue de celui qu'elle appelle «mon petit coeur», Michel Louvain.

IMACOM, JESSICA GARNEAU

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C'est un automne faste pour Michel Louvain, qui recevait dimanche dernier le prix hommage du Gala de l'ADISQ. Notre crooner en résidence, Dominic Tardif, a passé vendredi l'après-midi à observer le plus élégant des septuagénaires signer des exemplaires de son nouveau livre, Michel Louvain: sans âge, au Carrefour de l'Estrie.

«Est-ce que je suis belle?» demande à Michel Louvain la dame visiblement nerveuse pendant que son mari se débat avec leur téléphone cellulaire. «Ouiiiiii, vous êtes très belle», répond sur ce légendaire ton de miel, où s'entremêlent à la fois la bienveillance et le charme, le plus vieux sex-symbol de la province. Le mari aux doigts gourds mettra un bon 20 minutes à comprendre comment prendre une photo avec le téléphone, mais la dame n'aura pas fini de dérougir. Elle quittera en lévitant le Renaud-Bray. C'est ça, l'effet Louvain.

Vendredi après-midi dernier, la vedette revendiquant 57 ans de carrière prenait deux précieuses heures de sa vie d'homme de 77 ans pour venir dédicacer au Renaud-Bray du Carrefour de l'Estrie des exemplaires de Michel Louvain: sans âge, un livre de table à café composé d'un luxe de photos d'archives témoignant d'une époque où le showbiz québécois s'inventait au jour le jour. J'y ai vu l'occasion idéale de tenter de percer le mystère Louvain, cette façade de bon vieux professionnalisme et de sourire immaculé derrière laquelle le cynique que je suis pensait découvrir le jeu d'un comédien particulièrement bien rodé.

«T'es pas tanné de me regarder signer des livres?» me demande-t-il pendant une brève accalmie, après avoir pris la pose pour des photos, enlacé chaleureusement des dames et serré des mains de maris pendant une heure et demie. «Je veux être là quand vous allez être juste un peu moins fin», que je lui réponds. «Ça n'arrivera pas!» réplique-t-il gentiment, mais fermement.

Et ça n'arrivera effectivement pas. Pendant deux heures, j'observerai Michel Louvain se faire répéter qu'il est plus beau qu'à la télé et tenterai de déceler dans sa manière de détourner le regard comme un garçon un signe de lassitude. En vain. Louvain reçoit chacun de ces compliments comme s'il les entendait pour la première fois.

Pendant deux heures, je regarderai ces femmes s'approcher du héros de leur adolescence, avec dans l'oeil la même étincelle qui illumine la pupille des jeunes filles pendant un spectacle de One Direction. Prenez cette dame toute gênée, toute petite, qui réprime son rire de gamine, se cache presque dans la manche de sa fille qui l'accompagne. «Pouvez-vous signer son livre, on ne va lui donner qu'à Noël», demande-t-elle en désignant sa mère, qui rigole toujours. Elle a quoi, 75, 80 ans? Louvain s'exécute puis lance à sa fan aux joues rouges: «Vous n'allez pas aller fouiller dans la garde-robe là, toujours?» Elle lui tend son carnet d'autographe. Elle devra se contenter de la griffe du beau Michel d'ici la venue de Petit Papa Noël.

On dit beaucoup que Michel Louvain n'a pas changé, mais ce qu'on dit moins, c'est que son public non plus n'a pas changé, et toutes ces femmes lui raconteront comme si c'était hier l'avoir vu en 1957 à l'Hôtel Union, mythique cabaret de la rue King où les jeunes gens allaient danser, ou à l'Hôtel Commercial d'East Angus. Quand on aime on a toujours 20 ans.

S'agit de professionnalisme, de respect pour votre public ou vous êtes juste drogué, monsieur Louvain? Vous auriez pu occuper votre vendredi à autre chose qu'à signer des livres dans un centre commercial, non? «Je suis drogué de ça, oui. J'ai un beau livre dans les mains, je veux que ce soit un succès. J'avais dit aux responsables de la maison d'édition que je voulais faire des signatures. Moi, j'aime rencontrer les gens.»

Et si Michel Louvain était un mystère simplement parce que son amour pour son public est pur, et qu'il y a toujours dans la pureté d'un amour authentique quelque chose de profondément mystérieux?

La vie s'en est chargée

Je suis né dans un monde où il n'y avait pas plus ringard que Michel Louvain, pas plus quétaine que son répertoire forcément un peu poussiéreux, pas plus belle cible pour Piment Fort que cette voix entretenant un rapport plutôt singulier avec le concept de justesse. Mais parce qu'on peut toujours compter sur la culture populaire pour réhabiliter ceux qui auront le courage de s'accrocher assez longtemps à l'autobus du show-business, Michel Louvain s'est vu auréolé au cours des dix dernières années de nombreuses récompenses et de cette étiquette de dernier des gentlemen. Son automne faste - un hommage à l'ADISQ, un livre et un disque de reprises (Ils chantent Louvain, qui arrive en magasins cette semaine) - couronne ce retour en grâce.

Belle vengeance, n'est-ce pas monsieur Louvain? «Non, je n'aime pas ce mot-là. Mais c'est sûr que j'ai souffert des moqueries dont j'ai été l'objet. Disons que la vie s'en est chargée, parce que maintenant, ce sont eux [ceux qui se sont moqués de lui] qui viennent me donner la main, qui m'invitent. Je n'ai jamais été rancunier. Les gens m'ont toujours dit: "Ils sont méchants, laissez-les faire." C'est du passé, c'est vrai que depuis quelques années, c'est différent. C'est la vie qui s'en est chargé. Tu comprends ce que je veux dire?» On le sent bien mesurer ses mots. Toujours cette élégance, toujours cette politesse.

C'était il y a 57 ans

«Tu me reconnais pas, Michel?» lance sur un ton un peu bougon un vieux monsieur du même âge que Louvain, mais qui contrairement à la star, porte sur son visage les traces du temps. Michel Louvain répond ce qu'il répond aux nombreux fans persuadés qu'il se souviendra d'une conversation qu'ils ont eue en 1982 dans le hall d'entrée d'une salle de spectacle de la Beauce (genre): «Vous savez monsieur, je rencontre beaucoup de gens.»

«T'es sûr que tu me reconnais pas?» Un certain malaise se pointe le bout du nez, pendant que notre bon monsieur un peu bougon farfouille dans la poche intérieure de sa veste pour en ressortir une toute petite photo en noir et blanc, qu'il pose sous les yeux de Louvain.

«Jacques? C'est toi, Jacques?» s'exclame Michel. Le visage de notre bon monsieur un peu bougon s'illumine comme il semble ne pas s'être illuminé depuis un bon bout. Oui, c'est bel et bien Jacques.

Jacques Auger a accompagné à la batterie Michel Louvain en 1957 au sein du groupe maison de l'Hôtel Union. Ils ne s'étaient pas revus depuis 57 ans. 57 ans! Les deux hommes échangent quelques affectueuses politesses, puis je rattrape monsieur Auger dans le corridor du Carrefour.

Sur la photo, qu'il ressort une deuxième fois de la poche intérieure de sa veste et glisse sous mes yeux, un jeune Michel Louvain pose devant une Oldsmobile, beauté de voiture qui appartenait au pianiste du groupe maison de l'Hôtel Union, Paul O'Bready. À ses côtés: Jacques et de sa splendide femme. Tout ce beau monde-là affiche une pimpante vingtaine. Jacques et Michel ne se doutent probablement pas qu'ils ne se reverront que 57 ans plus tard, sous les lumières crues d'un centre commercial. Je rends à monsieur Auger sa photo en tentant de chasser au fond de ma gorge ce qu'il convient d'appeler une émotion.

Michel Louvain, lui, pendant ce temps, continue de signer des livres, d'enlacer des dames, de sourire comme s'il venait de gagner le million. «T'es un vrai petit coeur», lui répète pour une troisième fois en s'éloignant du Renaud-Bray la femme que vous voyez sur la photo qui accompagne ce texte, Diane Hétu, une admiratrice de longue date.

«C'est vous qui êtes un amour», répond l'éternel Michel en lui envoyant la main.

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