Une bière Clamato avec Pierre-Luc Dusseault et Jean Rousseau

La sagesse et la rébellion: Pierre-Luc Dusseault, député... (IMACOM, FRÉDÉRIC CÔTÉ)

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La sagesse et la rébellion: Pierre-Luc Dusseault, député de Sherbrooke, et Jean Rousseau, député de Compton-Stanstead.

IMACOM, FRÉDÉRIC CÔTÉ

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(N.D.L.R. Cette entrevue a été réalisée mercredi dernier et publiée dans La Nouvelle de ce matin, avant les tristes événements d'Ottawa.)

Les prochaines élections fédérales doivent avoir lieu le 19 octobre 2015. À un an du scrutin, Dominic Tardif a invité les députés néodémocrates de Sherbrooke et de Compton-Stanstead, Pierre-Luc Dusseault et Jean Rousseau, pour une jasette à la Taverne Alexandre. Portrait croisé du jeune sage et du vieux rebelle.

Jean Rousseau et moi discutons depuis quelque chose comme quinze minutes du plus récent album des parrains du metal, Black Sabbath, lorsque je me rappelle la présence de Pierre-Luc Dusseault, pas exactement un fan de musique lourde (j'euphémise). Le jeune député de Sherbrooke pitonne patiemment sur son téléphone en attendant que nous modérions nos transports. «Je les ai vus en show au Centre Bell en avril dernier. Ozzy était en grande forme», me raconte Jean, la pupille étincelante.

Ces deux gars-là, si ce n'était du parti qui les unit, n'auraient à peu près aucune raison d'être assis à la même table. À 22 ans, Pierre-Luc Dusseault parle de l'élue de son coeur comme de sa «conjointe» ou de son «épouse» (il a uni sa destinée à la sympathique Joanie en 2013). Père d'une famille reconstituée qui comptera bientôt cinq enfants, Jean Rousseau évoque plus spontanément sa «blonde». Alors que Jean Rousseau aligne les déclarations à l'emporte-pièce, Pierre-Luc présente le profil sans aspérité du gérant de caisse pop, qu'il essaie parfois d'assouplir en lançant une petite blague bien inoffensive.

Une grande flûte de blonde en fût trône devant Pierre-Luc, une bouteille de 0,5% devant Jean (parce qu'il n'y pas de Beck's sans alcool sur l'ardoise de la Taverne Alexandre). Le député de Compton-Stanstead ne boit plus depuis quinze ans. Je devine, compte tenu de son passé de sonorisateur et de musicien, qu'il a fait sa part dans le domaine au cours des années qui ont précédé cette décision.

Jean Rousseau n'est pas pour autant un rockeur repenti. Le pimpant quinqua et fêtard autoproclamé tient la guitare au sein de Novaterra, un power trio sherbrookois, et joue de la basse avec Les Bons Jack, un groupe formé de quatre députés québécois du NPD, fondé pour «perpétuer la joie de vivre de Jack Layton», son maître à penser. Et même parmi ces joyeux compagnons, Jean fait figure de drôle de pistolet. «Je suis le seul dans Les Bons Jack qui porte toujours un costume: un suit blanc comme John Lennon, une robe africaine, un habit orange.»

«Comme le monsieur orange qui se promène à Sherbrooke», précise Pierre-Luc.

Jean Rousseau est-il dans son travail de député cet anticonformiste dont son amour pour le hard rock et le metal esquisse les contours? «Oui, répond Dusseault. Il s'exprime, il dit ce qu'il pense. Il a tendance à être dissident, mais on discute et il finit par se rallier. C'est ce qui fait qu'un parti fonctionne bien. Si tout le monde était tout le temps d'accord, il n'y aurait pas de débat. Ça aide la démocratie interne. Jean joue ce rôle-là alors que moi, je vais rarement prendre haut et fort des positions dissidentes.»

Et que pense Jean Rousseau de son jeune collègue, qui n'affiche certainement pas la fièvre qui devait être la sienne alors qu'il aspirait adolescent à faire de la politique provinciale? («J'ai davantage été un lévesquois, un partisan de René Lévesque, qu'un souverainiste», précise-t-il.)

«Pierre-Luc, c'est l'avenir du parti. Lui, c'est la sagesse, moi, je suis le rebelle, je suis émotif, je m'emporte. On représente les deux faces du militantisme. Je me souviens, le soir de l'élection, on était dans la même salle. Moi, j'avais les bras dans les airs, je criais comme un fou. Pierre-Luc, lui, se contentait de serrer des mains. Il était beaucoup plus posé.»

Pierre-Luc: «En plus, Jean avait la jambe dans le plâtre.»

Jean: «Ouin, je me l'étais cassée en installant des pancartes.»

Pas des avocats de 45 à 60 ans

Le jeune Pierre-Luc Dusseault et le truculent Jean Rousseau personnifient chacun deux modèles inusités de politiciens, qui n'auraient pu éclore nulle part ailleurs qu'au Nouveau Parti démocratique. Face à des sondages qui ne placent pas tout à fait l'équipe de Thomas Mulcair aux portes du pouvoir, cette image d'auberge espagnole qui lui colle aux fesses pourrait-elle expliquer la difficile adhésion du vaste électorat canadien au parti orange?

«C'est la diversité de notre parti qui fait notre force. Si les libéraux ne veulent présenter que des avocats de 45 à 60 ans, c'est leur choix», objecte le très flegmatique Pierre-Luc, bien qu'en teintant ses propos d'une petite note de sarcasme qu'on ne lui connaissait pas encore. Le jeune homme ne s'est pas précisément transformé en grande gueule depuis 2011, mais le cadet de la Chambre des communes parle avec une indéniable assurance, semble beaucoup moins dépassé par les événements qu'au lendemain de son élection surprise. Il ajoute: «Notre parti est composé de toutes sortes de personnes: des femmes, des gens de différentes origines culturelles. Peu de partis peuvent en dire autant.»

Malgré ces sondages qui ne leur sourient pas à l'échelle nationale, bien des députés néodémocrates du Québec portés à la Chambre des communes en 2011 par la déferlante orange peuvent sans passer pour des fous furieux rêver à un deuxième mandat. La grande bourde que prophétisaient nombre d'analystes n'est pas survenue, sans doute parce que le boulot de député d'opposition ne fourmille pas d'occasions de se mettre un pied dans la bouche, et sans doute aussi un peu parce que ce caucus compte sur quelques bonnes têtes.

Pierre-Luc Dusseault au sujet des frustrations qui ponctuent la vie de député d'opposition: «Quand tu portes des dossiers qui concernent des citoyens, tu as l'impression que ceux qui sont de l'autre bord ont de meilleurs accès que toi. C'est dommage, parce qu'on représente tous des citoyens du Canada. Quand tu veux changer les choses, c'est quasiment impossible, et c'est beaucoup à cause des barrières de la politique partisane. Au lieu de travailler pour le bien commun et de dire "Ça, c'est une bonne idée, on va voter pour", les conservateurs mettent des barrières politiques.»

«Les conservateurs ne nous ménagent pas. Il faut vaincre ce parti d'extrême droite-là», martèle Jean Rousseau. Un parti d'extrême droite? Ce sont vraiment ces mots que vous voulez employer, monsieur le député ? «Oui, je vais les redire. Ce n'est pas un parti d'extrême droite comme ceux qu'on connaît en Europe, bien sûr, mais quand vous mettez les programmes du NPD et le leur côte à côte, il n'y a pas beaucoup de compromis à trouver entre les deux.»

À quoi s'en remettront-ils si, le l9 octobre 2015, les électeurs devaient les renvoyer à leur vie d'avant? Pierre-Luc Dusseault, en bon politicien, dit n'envisager que la victoire. Jean Rousseau, lui, sait qu'il sera le 21 octobre au soir au Air Canada Center de Toronto, et qu'il pourra arroser sa victoire ou saouler sa défaite, à la Beck's sans alcool, au son d'un des ses groupes préférés, The Who.

«Meet the new boss / same as the old boss», hurle Roger Daltrey, chanteur des Who, à la fin de Won't get fooled again, credo de tous les désillusionnés du système.

Le nouveau boss du Canada sera-t-il identique au précédent?

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