Pour une histoire d'un soir à l'Accueil Poirier

L'Accueil Poirier, rue Galt Ouest, accueille depuis 2004 plus de 500 personnes... (IMACOM, MAXIME PICARD)

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L'Accueil Poirier, rue Galt Ouest, accueille depuis 2004 plus de 500 personnes par année. À quelques jours de la traditionnelle Nuit des sans-abris qui se déroulera le 17 octobre dès 18 h 30 au parc Camirand, Dominic Tardif est allé passer une soirée en compagnie de ceux qui dormiraient dans la rue si ce n'était de cet unique refuge pour personnes en situation d'itinérance à Sherbrooke.

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L'Accueil Poirier est le seul refuge pour sans-abris à Sherbrooke.

IMACOM, MAXIME PICARD

Vous avez déjà entendu des gens crédibles affirmer que le visage de l'itinérance ressemble à n'importe quel visage et vous les avez crus, mais pas complètement. Une petite parcelle de vous s'accrochait à cette idée un peu méprisante que si l'itinérant moyen vous ressemblait autant, il aurait depuis longtemps pris les moyens nécessaires pour s'extirper à la pauvreté.

Puis vous mettez les pieds à l'Accueil Poirier et tentez de déceler sur les visages que vous croisez l'indéniable signe d'une différence qui vous distinguerait vous, jeune homme de la classe moyenne, de ceux qui viennent dormir ici parce qu'ils n'ont nulle part ailleurs où aller, et ça vous frappe en plein plexus. Fuck, je ne pourrai pas l'écrire autrement qu'en relayant ce qui a toutes les allures d'un cliché, que vous vous dites. Le visage de l'itinérance ressemble effectivement à n'importe quel visage. Le visage de l'itinérance ressemble douloureusement au vôtre.

Samedi, 17 h 30. «Avez-vous de l'alcool ou de la drogue sur vous?» demande l'intervenante Marie-Pierre Latour à Nicole*, même si Marie-Pierre sait pertinemment que Nicole ne souffre pas de problème d'alcool ou de drogue. Il faut quand même respecter la procédure. «Non», répond Nicole. Le cas échéant, Marie-Pierre aurait placé les substances recueillies en sécurité, sous clé, et les aurait remis à sa propriétaire le lendemain matin, avant son départ, autour de 8 h.

Marie-Pierre jase avec Nicole de ses recherches d'appartement du jour, pas très encourageantes. Les sept nuits par mois qu'accorde l'Accueil Poirier à ses usagers tirent bientôt à leur fin pour Nicole et bien que son apparente bonne volonté et son irréprochable comportement lui permettront sans doute d'obtenir une extension de séjour, il faudra éventuellement qu'elle dorme ailleurs qu'ici. Nicole enlève ses souliers, cueille dans une boîte en carton des pantoufles en Phentex avant de se diriger vers la douche obligatoire.

Nicole n'a pas de problème d'alcool ou de drogue, non, mais a presque tous les autres problèmes que vous pouvez imaginer. J'interromps en allumant la lumière du dortoir des femmes la sieste qu'elle s'offre. Tout le monde s'offrirait une sieste après avoir passé la journée à courir, sans voiture, ni aide, les logements à louer.

Nicole aboutit ici périodiquement depuis plusieurs années et repart à chaque fois avec l'espoir de ne plus jamais reposer sa tête lourde d'angoisses sur cet oreiller. Elle devait se résoudre à revenir à l'Accueil il y a quelques jours, poussée dans ses derniers retranchements par le 1 ½ insalubre et mal insonorisé, trous dans les fenêtres et pourriture sur les murs, dans lequel elle vivait. Un presque squat aux couloirs envahis à toutes heures du jour et de la nuit par des essaims de gens tonitruants et dans lequel un propriétaire négligent refusait de mettre de l'ordre.

Assise sur un des douze lits du dortoir des femmes, désert en cette fin d'après-midi, la quinquagénaire aux yeux effarouchés et aux épaules ployées me décrit de sa voix douce d'adolescente timide cette succursale de l'enfer qu'elle a dû quitter avant de sombrer dans la folie. Ce n'était bien sûr pas le premier taudis du genre dont elle se poussait. Depuis, elle passe ses journées à chercher mieux.

«Ce matin, je suis arrivé à la bibliothèque municipale et tous les exemplaires de La Tribune étaient pris, ça a ben mal commencé ma journée.» Parce que c'est beaucoup ça la pauvreté: ne pas avoir les moyens de se procurer un exemplaire du journal, ménager les 25 sous que gobe par deux le téléphone public à chaque fois que vous passez un appel, vivre avec cette peur qui vous tenaille le ventre d'aboutir dans une dompe pareille à la précédente. Parce que les dompes sont toutes pareilles, insupportables, seule l'adresse change.

Je vous ai entendu dire tantôt, alors que Marie-Pierre vous accueillait, que vous avez trois enfants, pourquoi n'allez-vous pas dormir chez eux, Nicole? «Je n'ai pas vu mes enfants depuis dix ans.» Aucune nouvelle? «Aucune nouvelle.» Nicole me raconte avec pudeur son divorce douloureux et je devine les contours d'une grave dépression soignée à la sauvette, difficile épisode qui l'a éjectée pour de bon hors du système. Elle marche depuis dans l'accotement de la société et chacune de ses tentatives de réintégration se heurte contre un appart pourri ou à une colocation houleuse.

Vous dormez bien ici, au moins? «C'est pas si pire, mais la nuit dernière, il y avait une madame qui se levait à tout bout de champ.» C'est aussi ça l'itinérance: avoir 50 ans et être réveillée par le bruit d'une totale inconnue qui va pisser à répétition.

Combler le vide en dedans

Au sous-sol de l'Accueil Poirier, cinq gars enfournent avec une avidité digne de travailleurs de la construction leur plat de pâté chinois et de porc effiloché. Ils ont pour la plupart passé la journée à marcher dehors, dans le petit froid mordant de ce début d'automne déprimant. C'est d'une évidence dont on ne mesure pas les conséquences, mais quand vous n'avez pas un sou dans les poches, vous ne pouvez pas vous permettre de flâner dans les cafés ou d'errer dans les boutiques, comme vous et moi le faisons lorsque nous avons quelques heures à tuer loin de la maison. J'oubliais: ces gars-là n'ont même pas de maison.

«Moi, Dominic, j'aime l'alcool. Je bois depuis que j'ai douze ans», m'annonce Gilles, la mi-quarantaine, avec la candeur de celui qui ne raconte pas son histoire pour la première fois, alors que tous les autres usagers de l'Accueil Poirier remontent au salon du rez-de-chaussée pour regarder la télé.

De 18 à 35 ans, Gilles vit dans son Québec natal le rythme d'enfer d'un véritable sans-abri, dort sur des bancs de parc, fuit la police, brûle la chandelle par tous les bouts. «Une grosse balloune.» Les lancinants souvenirs des abus physiques et sexuels qu'il a subis enfant ne savent être apaisés que par une gorgée de bière, une poffe de crack, une ligne de coke. Il me raconte ça et ajoute: «Je n'ai pas eu une enfance facile, mais c'est moi le responsable de ce qui m'arrive. Il n'y a personne qui me l'a mis de force dans la bouche la bouteille.»

Comment tu faisais pour te payer tout ça, que je lui demande naïvement? «Je volais, je quêtais. Tu trouves le moyen.» Les 12 000$ de contraventions impayées qui gonflent son dossier mettront fin à ce mortifère party et le mèneront à la campagne, dans un centre de désintoxication. «On m'a donné le choix entre ça ou la prison.» Il ne boira pas pendant 18 mois, la plus longue période de sobriété de sa vie.

Gilles décide à sa sortie de désintox de s'installer à Sherbrooke, question de s'éloigner de ses vieilles habitudes. Ce qui ne l'empêchera pas de rechuter. Souvent. Il y a quelques semaines, Gilles passait la porte de l'Accueil Poirier complètement ravagé, incapable de franchir debout sur ses deux jambes les quelques mètres qui séparent l'entrée des deux lits d'observation où les usagers sous influence s'allongent en attendant de dégriser.

«J'ai un vide en dedans de moi. Tout le monde a un vide en dedans de lui. Sauf que moi, je n'arrive pas à remplir ce vide-là avec quelque chose de constructif. Il faut que je l'apprenne.»

C'est ce qui étonne le plus chez Gilles, cette connaissance intime qu'il a des racoins les plus sombres de son âme et de son coeur. Il sait pertinemment comment une simple gorgée de bière peut le verrouiller à double tour, pendant plusieurs jours, dans ces lieux sans lumière où la honte règne. J'ai rarement jasé avec quelqu'un d'aussi lucide que Gilles, qui me parle de la colère que fait monter en lui la grosse misère qu'il observe à Sherbrooke, une criante pauvreté qu'il tente d'apaiser en distribuant de la nourriture dès qu'il a quelques dollars.

Pourquoi rechutes-tu si souvent? «Tu sais, il y a des gars qui partent à chaque matin depuis trente ans avec leur boîte à lunch travailler à l'usine. Moi, l'alcool, c'est ce que je connais.» Il y aussi que Gilles ne sait encaisser les claques au visage que la vie lui assène autrement qu'en s'anesthésiant. Et elles sont nombreuses les claques au visage dans la vie d'un homme qui n'a pas d'adresse fixe.

Nous remontons au rez-de-chaussée. Gilles enfile son manteau et rejoint à l'extérieur Jean-François, un grand gaillard couvert de tatouages. Les deux bonhommes partent pour une rencontre des Alcooliques Anonymes, le seul motif pour lequel les usagers de l'Accueil Poirier sont autorisés à quitter les lieux en soirée.

Je raconte ma conversation avec Gilles à Vincent Demers, un des deux intervenants qui veillent ce soir sur l'Accueil.

«Gilles, ça c'est un vrai bum», qu'il me dit.

.

«Un bum au grand coeur», que je précise.

«C'est ça que j'ai dit, Gilles, c'est un vrai bum.»

«Tu veux dire que tous les bums ont un grand coeur, Vincent?»

«Ce que je veux dire, c'est que tout le monde a un grand coeur.»

/

* Les prénoms des usagers de l'Accueil Poirier ont été changés afin de préserver leur anonymat.

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