Une bière Clamato avec Édith Butler

Édith Butler a confié à son amie et... (IMACOM, MAXIME PICARD)

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Édith Butler a confié à son amie et imprésario Lise Aubut l'écriture de sa biographie, La fille de Paquetville.

IMACOM, MAXIME PICARD

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Édith Butler fait paraître ces jours-ci La fille de Paquetville, une biographie écrite par son amie et imprésario Lise Aubut. Notre collaborateur Dominic Tardif accueillait la semaine dernière à la Taverne Alexandre la plus acadienne des Estriennes.

«C'est la deuxième fois que je visite la rue Alexandre. Je suis venue l'an dernier pour acheter des pièces de Stratocaster pour une guitare que je réparais. J'avais entré ça dans Kijiji et j'avais trouvé un gars qui en vendait ici», me raconte Édith Butler en mettant les pieds à la Taverne Alexandre. Vous réparez des guitares? «Oui! Je ne fais pas juste les réparer. Ces temps-ci, je fabrique ce que j'appelle des plinc-a-plinc et des zing-a-zing. Je prends des boîtes de biscuits en métal et je fais des petites guitares et des petits violons avec!»

J'aurais eu du mal à m'imaginer Édith Butler seule à bricoler dans son atelier avec vue sur le lac Memphrémagog, près duquel elle vit depuis plus de quinze ans, si je n'avais pas lu sa récente biographie, La fille de Paquetville, prétexte de notre rencontre. Son amie et imprésario Lise Aubut y dépeint une femme jalouse de ses moments d'introspection et de silence, qui aime créer dans son coin et qui n'aspirait pas forcément à fouler les grandes scènes.

Suffit de voir les très pastorales pochettes de ses albums des débuts pour mesurer à quel point un monde sépare cette première Édith au charme austère et aux cheveux longs, jeune chansonnière-guitare en bandoulière qui a coudoyé Bob Dylan et Joan Baez lors de grands festivals folk, de celle qui au cours des années 80 surchaufferait l'Olympia dans un de ses costumes bariolés. Il y a un monde qui sépare la vraie Édith de celle dont se souvient le Québec.

Et c'est sans doute ce qui semble le plus hanter Édith Butler, cette image de fille de party dans laquelle le succès l'a embrigadé, et dont elle tente de prendre ses distances, sans forcément se renier. «Sur scène, j'avais beaucoup de chansons très engagées pour l'écologie, pour l'Acadie, et à un moment donné, j'en poussais quelques-unes qui swinguaient, se rappelle-t-elle. Gilbert Morin, qui était producteur de disques, a eu cette idée-là de prendre toutes les chansons de party et de les mettre sur le même disque. C'était mon treizième album, Le party d'Édith (1985), j'avais peur que ça ne marche pas, mais ça a décollé en fou et ça m'a collé à la peau! C'était rendu que même ma petite nièce m'appelait matante party! Sauf que je ne suis vraiment pas party, moi. Je m'amuse bien si je vais chez des amis, mais sinon je suis une solitaire, je vis dans le bois toute seule.»

On apprendra aussi dans La fille de Paquetville qu'Édith Butler n'a parlé que l'anglais jusqu'à l'âge de cinq ans, qu'elle a étudié l'ethnomusicologie à l'Université Laval, qu'elle a joué pendant six mois au Japon pendant l'exposition universelle d'Osaka et qu'elle a elle-même loué la Place des Arts pour montrer de quel bois elle se chauffait aux propriétaires du Patriote, boîte à chansons d'allégeance nationaliste qui refusait de l'engager, malgré son indéniable succès.

Elle lance d'ailleurs cette truculente tirade lorsque j'évoque les quelques accrochages qui ont parsemé l'histoire des relations entre le milieu de la musique québécoise et les artistes acadiens: «Il y a eu beaucoup de picochage récemment. Les Radio Radio influençaient trop la musique québécoise. Je ne sais pas quel intellectuel avait donc peur que la province de Québec devienne chiac! L'invasion était à nos portes! Mais ils sont juste deux les Radio Radio!»

On apprendra aussi en sourcillant qu'Édith Butler a mené seule, sans gérant, ni équipe, les neuf premières années de sa vie artistique, avant que son amie Lise Aubut la convainque qu'elle avait besoin d'un plan de carrière. Quelque chose d'impensable en 2014, à l'heure où chaque gagnant de chaque concours est assailli par une cour de «gens de l'industrie». «C'était l'époque, dit-elle. Ça n'existait pas encore le show-business. On était toute une gang de beatnicks. Moi je ne fumais pas, mais tous les autres étaient stone.»

Se regarder dans le miroir et rire comme une folle

Est-ce qu'il y a trop de business dans le show-business aujourd'hui? «Oui! Avant, c'était celui qui avait du talent, du courage et de la persévérance, qui passait. Ceux qui n'avaient pas de talent ou qui n'étaient pas persévérants disparaissaient. Alors qu'aujourd'hui, il y a des gens qui ont plus ou moins de talent, mais il y a une grosse machine en arrière qui décide de leur faire chanter telle affaire, de leur couper les cheveux de telle façon. Les artistes qui ont un vrai talent ont de la difficulté à passer, parce que tout l'espace est occupé par cet énorme système plus économique qu'artistique.»

Ce n'est pas pour s'adonner à temps plein à ses activités de luthière amateure qu'Édith Butler avait depuis quelques années déserté la lumière des projecteurs. Un diagnostic de cancer du sein la foudroyait en 2007 et la contraignait à un silence auquel elle mettait un terme l'automne dernier en faisant paraître Le retour, son premier album en dix ans. La chanteuse n'avait pu entre-temps échapper à la boucherie d'une mastectomie.

«Une fois comprise, c'est cette blessure et le sentiment de solitude qui en découlait, que j'ai accueillis et que je me suis appliquée à guérir. S'ensuivit une sérénité que je n'avais pas connue auparavant. Comme si le bonheur devenait plus intense quand on en savait la fragilité», affirme-t-elle par le biais de son amie Lise (la biographie est écrite au je, comme si Édith Butler nous parlait elle-même) dans un des plus lumineux chapitres du livre.

N'avez-vous jamais craint que cette maladie, dont votre corps a lourdement fait les frais, mine pour toujours votre capacité à être heureuse?

«Peut-être que je ne parlerais pas de façon aussi sereine si je n'avais pas survécu.» Pause. La grande dame se rend compte de l'absurdité ce qu'elle vient de dire. «Ben, si je n'avais pas survécu, je ne parlerais pas pantoute!» Le retentissant rire d'Édith Butler couvre un instant le tintamarre de la Taverne, et c'est comme si j'entendais toutes les Édith Butler, la jeune chanteuse folk, la grande vedette, la farouche solitaire et la fougueuse battante, rirent en même temps.

Elle reprend plus sérieusement: «Pendant les cinq ans de traitement, tu es dans une espèce d'impasse, tu te demandes: "Je vais tu passer à travers ou ça va tu m'emmener cette maladie-là?" Tu es fragile et fébrile. La journée où, au bout de cinq ans, ils t'enlèvent tes médicaments et te disent: "T'es correcte, occupe-toi plus de ça", la vie est tellement agréable. Tous les matins, je me lève, je me regarde dans le miroir et je ris comme une folle. Je me regarde, je suis là, je vis, je suis debout, je suis en pleine santé.»

«Lorsque j'étais petite, je croyais que la vie était un long chemin tout parsemé de fleurs / Et puis lorsque j'ai grandi, j'ai compris que la vie était un long chemin tout parsemé de pleurs», chantait jadis la grand-mère d'Édith Butler, se souvient-elle avec nostalgie dans sa biographie. On imaginerait pourtant difficilement, malgré ces cinq sombres années de douleur, Édith Butler s'approprier le désenchantement de ces phrases. C'est plutôt une des célèbres ritournelles de sa défunte amie Angèle Arsenault qu'on l'entendrait bien chanter: elle veut toute toute toute la vivre sa vie...

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Édith Butler s'entretiendra avec Marie-Pierre Roy-Carbonneau le 19 octobre prochain à 12h au Salon du livre de l'Estrie.

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