Le v[i]ol d'identité

Toutes les agressions, qu'elles soient de nature sexuelle ou non, sont vécues... (Archives, La Presse)

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Noémie Verhoef

Toutes les agressions, qu'elles soient de nature sexuelle ou non, sont vécues de façon personnelle et les victimes doivent être respectées dans leur démarche de guérison. S'il y a une vérité indubitable sur ce délicat sujet, c'est bien celle-ci. Il est toutefois possible de remarquer que certaines expressions sont devenues des notions communes lorsqu'on parle d'agression. On parle souvent de vol de l'innocence ou de la confiance, par exemple. Et si on prenait plutôt le problème à l'inverse?

Dire qu'on peut voler l'innocence d'un individu, c'est d'abord supposer que celui-ci soit formé d'une certaine quantité de caractéristiques, de qualités et de défauts qui lui sont propres et qui, en somme, forment une personnalité unique. On dira alors qu'une personne est, par exemple, « de nature joviale » ou au contraire « plutôt pessimiste »; « amicale et sympathique » ou encore « vraiment antipathique ».

Tous ces mots qu'on utilise par habitude nous forment à penser, comme si c'était une évidence, que la personnalité d'un individu est descriptible, tangible et réelle. Comme si l'identité était une structure complexe que l'on travaille et peaufine avec le temps et qui, éventuellement, parvient à l'achèvement le plus complet. Par ailleurs, n'avez-vous pas déjà entendu quelqu'un affirmer qu'elle ou il était « trop vieux pour changer »?

Cette façon statique de percevoir l'identité est une caractéristique prédominante de la pensée occidentale. Mis à part quelques penseurs, surtout existentialistes, la vaste majorité des philosophes ont plutôt supposé une nature humaine et l'existence de personnalités propres aux individus.

Contrairement à ceux-ci, les penseurs orientaux ont pris le problème à l'inverse et ont plutôt expliqué que l'égo est une illusion. Selon eux, aucune réalité tangible ou conceptuelle ne s'apparente à ce qu'on a désigné par des mots comme « personnalité ». En effet, ils expliquent cette illusion par l'habitude que nous avons de référer à nous-mêmes lorsque dans les faits, nous désignons plutôt des faits extérieurs que nous nous approprions avec le temps, car nous agissons en fonction de ceux-ci et qu'ils sont aussi reconnus par d'autres.

Spécialistes de l'analogie, ces penseurs ont utilisé la métaphore de l'oignon pour s'expliquer. L'être humain, disent-ils, est comme un oignon : il est constitué de plusieurs couches de chair qui, progressivement, deviennent de plus en plus petites pour finalement arriver au coeur de l'oignon, qui n'est en fait qu'un espace vide.

Mais comme l'individu a une tendance naturelle à s'affirmer en tant qu'entité non seulement existante, mais importante et digne de reconnaissance de la part des autres, le coeur de l'oignon s'approprie ses couches et s'affirme.

Toujours selon les philosophes orientaux, la vaste majorité d'entre nous entretient non seulement l'illusion de l'individualité, mais pense de surcroît que l'oignon peut choisir de quelles pelures se revêtir.

Cette conception se voit toutefois fortement ébranlée lorsqu'un autre individu décide de nous en imposer une en crachant, au passage, sur toutes celles desquelles nous avions habillé notre égo. Et l'illusion est d'autant plus difficile à reconstituer que la pelure dorénavant la plus visible et coriace qui recouvre tant bien que mal ce vide intérieur maintenant beaucoup plus senti qu'est notre personnalité, les autres ne la désignent non plus par des mots comme « sympathique » ou « joviale », mais « victime de violence conjugale » ou « agresséE sexuellement ».

Même si c'est la tâche d'une vie entière que de s'éplucher de l'intérieur pour être en paix avec le vide, ces penseurs sont d'avis que c'est la seule façon de se débarrasser de toute souffrance. Alors parfois, quand la vie fait mal, rappelez-vous d'une chose : vous n'êtes pas l'oignon.

Noémie Verhoef enseigne la philosophie au collégial et propose chaque semaine ses réflexions sur le dossier de la semaine dans nos pages.

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