La main

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Véronique Grenier

Quand le p'tit me ment, il ouvre plus grand ses yeux, fige quelques secondes son visage et hausse un peu la voix. Du coup, je plisse un peu mes yeux, le fixe intensément avec toute la face qui dit «vraiment?» et il finit par se sortir la vérité du ventre. Avec le temps, il a fini par ajouter un «je m'excuse», aussi, après. Chaque fois, je le remercie de m'avoir dit le vrai.

Ça ne lui arrive pas si souvent, j'imagine qu'il le fait à doses normales pour un p'tit. Quand il a peur de se faire chicaner, quand il veut camoufler une bêtise. Des petites choses. L'autre jour, il s'est toutefois intéressé au cadre théorique. Au pourquoi. On petit-déjeunait et entre deux bouchées de toast, il a dit: «Oui, mais, maman, pourquoi faut pas mentir?»

Nous avons reviré la question dans tous les sens, ensemble, histoire de le faire parler de lui-même. Histoire aussi que je trouve les mots adéquats. Il y a des moments dans ta vie de parent où tu le sens que tu ne dois pas échapper l'occasion de dire la bonne affaire. C'en était une.

On a parlé de ce que ça voulait dire «croire», que dans le cadre d'une discussion, ça impliquait que quand on se parle et qu'on donne nos mots à autrui, autrui, lui, nous donne un petit bout de lui en échange. Un petit bout qu'il dépose dans nos mains. C'est un peu ça, faire confiance. Se commettre, s'échanger des morceaux de soi. Ça fait en sorte que le portrait qu'on se fait du réel, de l'autre qui nous parle, on l'érige dans l'entrelacement de ce que nous sommes.

Si je ne te dis pas le vrai, ton regard est alors faussé. Tes repères, aussi. Tes réactions, tes émotions. Mais ça, tu ne t'en rends compte qu'au moment d'apprendre le vrai, le ce qui est. C'est à cet instant que tu ressens que tu avais des ongles d'enfoncés dans la chair. La main s'était refermée sur tes petits bouts de toi pour ne pas que tu puisses voir.

Alors quand on ment, on laisse des traces, des grafignes, des encoches, voire des coupures jusqu'à l'os, selon le degré de la chose, sur des bouts d'humain. Et si tu me mens, surtout plus qu'une fois, comment saurais-je quand je peux te croire? Comment saurais-je que cette fois-là, je n'aurai pas de raisons de douter? Comment tes mots pourront-ils à nouveau signifier quelque chose? Ultimement, à quoi cela te servira-t-il de me parler? Parce que je ne pourrai plus m'accrocher à ce qui te sortira de la bouche. À moins de valider chaque énoncé. Je ne voudrai plus me retrouver dans tes mains.

Je vivrai dans l'anticipation et la peur du prochain coup. Et c'est pas si super, relationnellement parlant, comme posture.

Rendue là, honnêtement, je me parlais dans ma tête, parce que le p'tit, après avoir assez rapidement saisi l'idée générale, était parti jouer. 

S'il était resté sur mes genoux à m'écouter, j'aurais eu le goût de lui dire qu'une fois, une personne que j'aime beaucoup m'a menti. Je n'avais pas le souvenir que ça me soit arrivé dans ma vie d'adulte. Du moins, de manière aussi percutante, disons. Et que je me souviens très vivement du trou que ça m'a fait en dedans. Comme la fois suivante et l'autre et l'autre et l'autre. Mais je voulais tellement et si fortement la croire, la personne. Je voulais vraiment me dire qu'elle ne pouvait pas me mentir, surtout à moi. On n'était pas des gens de même. Mais on l'était, faut croire. Je ne méritais pas le vrai. Du vent, des hologrammes, des beaux gros bateaux, oui, mais pas le vrai. Elle me soufflait du glitter dans les yeux, sans arrêt. Je voyais juste ce qui brillait. Jusqu'à ce que le mur de béton du vrai me rentre dedans de plein fouet.

Il est pas resté grand-chose de moi après le fracassement. Mais c'était pas tant la vérité le problème que l'écart avec ce que j'avais cru, ce qu'on s'était appliqué à me faire croire. C'est drôle, parfois, quand on se fait mentir, au lieu d'éprouver de la colère envers la personne qui a abusé de notre confiance, on ressent de l'humiliation. De soi à soi. Cette impression d'idiotie d'avoir été berné alors que l'idiot, c'est plutôt celui qui, de toutes les options possibles, a préféré tromper à assumer. Bref.

Quand le p'tit s'est couché, ce soir-là, je suis quand même revenue sur sa question. Il m'a dit qu'il avait compris que ça blessait les gens, les mensonges, et que fallait pas mentir pour cette raison. Ça nous a suffi. Je crois que j'ai réussi à ne pas échapper l'occasion pédagogique, malgré tout.

J'espère juste ben fort qu'il sera un de ces humains qui prennent soin de ce qu'ils ont dans la main, qui ne passent pas leur vie en excuses, mais en doux, en vrai.

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