Badawi et la neige

Charles Beaudoin...

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Charles Beaudoin

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J'ai un voisin qui a une souffleuse à neige. Je le sais que c'est presque l'été (quoique), mais quiconque a une cour qu'il doit pelleter l'hiver connaît l'implication émotive qui nous lie pour la vie à ce bon Samaritain lorsqu'il décide de l'employer sur notre terrain le lendemain matin d'une grande tempête.

Ce moment où t'as l'impression que la neige s'accumule plus rapidement que tu peux la ramasser, où tu ne vois pas le bout, que tout devient noir dans ta tête parce que c'est trop blanc partout et que soudainement, plutôt que de rentrer chez lui siroter un bon chocolat chaud parce qu'il vient de finir de s'occuper de ses affaires, ton voisin bifurque et vient chasser l'ennemi de ton chez-vous sans même te le demander.

Tu continues à donner quelques coups de pelle pour la forme, en te disant Alleluia, mais surtout en étant heureux en sacrament qu'il se fiche éperdument de la petite borne qui marque les frontières de ses terres.

///

Lors de ma dernière chronique, je vous faisais part de mon inquiétude que le temps finisse par avoir raison de Raif Badawi en poussant ce dernier à sombrer dans l'oubli collectif.

C'était avant de constater que pour certaines personnes, l'Atlantique pouvait aussi servir de Styx où on peut volontairement y laisser crever son empathie pour le genre humain.

Parce que c'est le principal argument que l'animateur radio Jean-François Fillion a invoqué pour qualifier le blogueur saoudien de « toton » et de « cave » en ondes la semaine dernière. Fillion soutient que Raif Badawi savait dans quoi il s'embarquait lorsqu'il a incité les gens à remettre en question le régime saoudien à l'aide d'un site web et comme il n'est pas un citoyen canadien, le Canada ne devrait pas se préoccuper de son sort.

«Essayer de jouer au superhéros, essayer de remettre l'Arabie saoudite avec des valeurs occidentales, faut vraiment être toton

«Il s'est mis dans' marde, qu'il s'en sorte lui-même», a affirmé l'animateur sur les ondes de NRJ 98,9.

Je pars du principe que chaque personne a des idées et des opinions qui représentent un certain nombre d'individus et je me prends à souhaiter que toi, lectrice, lecteur, n'est pas du lot qui se crisse de tout ce qui se passe en dehors de son lopin de terre.

Certains paient très cher leur combat pour la liberté d'expression, un droit que nous avons le privilège d'exercer tous les jours. Personne ne se fera emprisonner pour faire valoir la cause de Raif Badawi.

La semaine dernière, Québec a émis un certificat de sélection pour motifs humanitaires au blogueur, un geste décrit par les députés de tous les partis politiques comme l'attribution d'un statut de citoyen québécois, qui doit être pris en considération par les autorités fédérales de l'immigration.

Personne ne risque de se faire fouetter, amputer, lapider ou décapiter pour inciter le gouvernement fédéral à rehausser son appui envers lui.

Le danger, c'est précisément de se foutre que ce droit-là soit bafoué et qu'on tolère des actes de cruauté sous prétexte que ce n'est pas dans notre cour et que ce n'est pas à nous de le gérer.

Je t'invite à te souvenir de ce voisin qui ne se mêle pas de ses affaires l'hiver. Du sentiment de légèreté qui t'accompagne au fur et à mesure que la neige est soufflée dans les airs.

On peut être ce voisin.

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