Le prof de musique

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Hani Ferland

Mon travail, c'est de faire spinner des records dans une radio communautaire. J'passe tous mes shifts à être payée pour écouter de la musique. Promis qu'il ne se passe pas une journée sans que je me trouve bénie d'avoir c'te job-là.

Y en passe du monde dans une radio communautaire. C'est parce que ça appartient à la communauté. C'est le fondement même de la patente.

C'est une belle patente.

Ça fait que je rencontre plein de gens. Des gens gentils qui sourient beaucoup. Des gens weird un peu, que je comprends pas tout le temps ce qu'ils me racontent.

Des ados, avec la voix qui drope d'octave de semaine en semaine, et à qui je demande incessamment : « Pis? As-tu fait un party hier? » et qui me répondent tout le temps : « Ben non là... » le regard semi-amusé, semi-découragé. (Ben là. Sont jeunes. Me semble que c'est dans leur définition de tâche de faire ça, des partys.)

Ouin, y passe pas mal de faune humaine dans mon lieu de travail.

La semaine passée, y a Benoît qui est apparu dans le cadre de porte de mon bureau. J'étais vraiment contente de le voir. Il avait un peu grisonné depuis la dernière fois, mais son visage avait pas changé d'une miette.

« Allo Benoît! Fait longtemps hein? » que je lui ai dit, le sourire bord en bord de ma face.

« HEIN! ALLO! » qu'il a répondu, en majuscule. Son faciès laissait place à aucune autre interprétation que « je suis content en ta' de te revoir, man! »

Benoît, c'était mon prof de musique en secondaire 5. Lui, je le classe dans ma petite boîte à souvenir mentale marquée « profs importants » dessus.

Ils sont peu nombreux dans c'te boîte-là. Maximum 5.

Faut dire que j'aimais pas ça, l'école. Ça m'étouffait dans ma tête. Pis mon côté agoraphobe me faisait de la misère. Quand un prof réussissait à me faire allumer le sparkle au fond de l'oeil, il avait mon respect éternel.

Alors Benoît, il a réussi ça avec moi. Faire allumer l'étincelle dans ma pupille pis me donner envie de me lever le matin pis de faire une heure et quart de bus, deux fois par jour.

C'est parce qu'à l'époque, la musique était déjà le pilier de ma vie. J'pense que Benoît avait saisi ça.

À la fin de c't'année scolaire-là, avec des chums, on devait faire un spectacle devant les élèves pis leurs parents. Mon rôle, c'était de chanter pis de guitariser sur du Nirvana, du Hole pis du Green Day. Être une rockstar. C'était ça le plan.

Sauf que ma guitare était pas yable. Une Profile. J'ai googlé ça : c'est un peu la pire marde qui existe en termes de guitare, j'pense.

Alors Benoît, il a fait quelque chose d'extraordinaire.

Il m'a permis de jouer sur sa sienne de guitare pour le spectacle. Une Fender. ROSE. Moi qui rêvais d'être Courtney Love, je lookais en crime avec ma p'tite robe en dentelle fleurie, mes p'tits Doc Martens, mes p'tits cheveux décolorés pis une Fender ROSE, sur le stage du local de musique ce jour-là.

« T'es drôle Ben, d'avoir une guitare rose. »

« Je l'ai payée vraiment moins cher à cause de sa couleur, justement. Ça vendait pas, ç'a l'air. Écoute le son qu'elle a, Hani! »

Benoît me parlait comme si j'étais digne d'être jasée du haut de mes 16 ans, avec des compétences en quelque chose. D'égal à égale. Et ça faisait du bien, de pas juste être une outsider qui coule ses cours de maths, de sciences physiques pis d'anglais.

De savoir que Benoît est toujours prof de musique à la même école où j'ai appris à ouvrir mes ailes, ça me donne espoir pour les prochains ados un brin perdus qui se raccrochent à la musique pour grandir.

Vous aurez de bonnes bases dans la vie, gang : Benoît s'occupe de vous autres.

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