«La nourriture»

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Véronique Grenier

Je veux te dire que ce qui se passe avec le système d'éducation, ça commence à me donner la chienne. J'ai même, fidèle à mon habitude, développé une super analogie avec la nourriture. Manger, c'est essentiel. N'est-ce pas. À moins de souffrir d'un trouble alimentaire, c'est un geste qui va de soi, qui est même exigé du corps. Ça vient avec de l'appétit, des textures, des odeurs, des saveurs. Ça prend un peu de tout pour que le body puisse fonctionner à son meilleur, se développer, se réparer, combattre la maladie.

S'éduquer, c'est pareil. C'est le manger du cerveau. Ça ne se fait certes pas que dans un établissement prévu à cet effet, on peut s'éduquer en lisant, en écoutant de la musique, en parlant, en expériençant le monde, mais fréquenter un moment l'école, ça aide pas mal. Et pas seulement le soi. Ça aide l'ensemble de la société, en témoignent moult études sur la chose.

Et donc là, à force de coupures, de compressions, de « relance économique » en serrant la ceinture pas égale à pas tout le monde, je sais pas si tu le sais, mais on va affamer quelque chose bientôt. Parce que c'est nos p'tits qu'on va priver de manger. Et on a beau nous répéter que ce ne sont que les ustensiles, les assiettes, la nappe, le sel, le poivre, le ketchup, la table pis les chaises, ce qui est autour du manger dans lequel on coupe, il reste que, à regarder les choses aller, on va se le dire, c'est aussi dans l'assiette qu'on pige. Dans les portions et la qualité et la diversité. Et ce qu'on va hypothéquer, ce n'est pas de quoi qui se rattrape vraiment. Et la mère, et la citoyenne, et l'enseignante que je suis, on a le shake.

Et c'est ici que je vais au bout de mon analogie alimentaire : a-t-on vraiment le goût que nos écoles soient du steak-blé d'Inde-patate? Je n'ai rien contre le pâté chinois, là. Mais cette image nous parle collectivement, me semble. Elle nous rappelle qu'on peut faire simple. Il n'y a rien de mal, en soi, à faire simple. Mais pas avec l'éducation. Pas avec l'avenir de générations. J'ai pas le goût qu'on aille là. Et on s'y approche à chaque nouvelle mesure qui crisse la hache dans l'équité sociale, qui prive des p'tits de leur déjeuner, de leur autobus, de leur orthopédagogue, de livres, d'enseignantEs pas surmenéEs.

On va vraiment se regarder reculer? Le « bon père de famille », me semble, que ce serait le moment où il cognerait fort son poing sur la table avec un retentissant « aye ». J'aimerais rappeler, pour ceux et celles qui l'aiment si fort la comparaison familiale, qu'il fût un temps pas si lointain où lorsque le cordon de la bourse devait justement être serré plus fort, c'était les parents qui se privaient pour pouvoir envoyer leur progéniture à l'école parce qu'ils savaient que c'était l'outil premier du « change-ta-condition ».

On jase, là, mais tant qu'à abuser d'une image, aussi ben être cohérent et y aller jusqu'au bout.

On affame nos écoles. De la petite à la grande. Le cégep où j'enseigne n'y échappera pas au même titre qu'un paquet dans le réseau. Même moi, je ne suis pas certaine d'y échapper, ma précarité étant directement concernée par ce qui s'en vient. Et je l'ai déjà dit, je n'ai pas de problèmes à militer pour ma job, je l'aime. J'aime mes étudiantEs, ma matière, mon milieu, mes collègues, mon bureau, les classes. Mais là, ça dépasse de loin la question de l'emploi. Là, je te dis qu'on fait simple. De laisser ça se produire.

Me semble qu'on devrait être fiers et contents de pouvoir donner à nos p'tits un climat tellement propice à l'étude. Des « conditions gagnantes ». Me semble qu'elles sont pas mal là, les « vraies affaires », dans des enfants et des adolescents et de jeunes adultes qui peuvent apprendre comme du monde dans un contexte qui frôle pas seulement l'acceptable, mais qui ose le plus meilleur. L'éducation-festin, je serais pour ça.

Côté extravagance, on a vu pire.

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