Jokes de viol

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Véronique Grenier

[Avertissement - ce texte aborde la question de l'humour et du viol.]

Vendredi dernier, c'était la fête d'un ami. Et il y a eu un party, évidemment, pour souligner la chose. À un moment donné, après avoir mangé, bu, dansé, même, le moment de « jouer à de quoi » est arrivé. Et c'est à la version québécoise de Cards Against Humanity qu'on a joué. Le concept est simple : chaque joueur a huit cartes rouges dans les mains, cartes sur lesquelles il est écrit un mot, une expression, en lien avec la culture populo-politico-langagière québécoise. Le spectre de ces cartes est large, de « Tombouctou » à « Caler des litres de spermesans retenue ». Un joueur pige alors une carte noire sur laquelle se trouve une phrase à compléter du genre de « [...] ne change pas le monde, sauf que. ». Et là, les autres joueurs lui remettent une de leur carte rouge, et celle qui sera jugée la plus drôle remporte.

Il faut apprécier l'humour gras, l'humour noir, l'humour facile, notamment. Le beau du jeu, c'est de permettre un large éventail de drôle, de finesse, de jeux d'esprit, même. De degrés, aussi, évidemment. Parce que tout y passe : bébés morts, fourrer une chèvre, Jean Charest, Radio X. Pas de discrimination dans le drôle.

Tellement pas de discrimination que j'ai même vu, dans le courant de la partie, ces cartes passer : « Jamais trop jeune, juste trop étroite », « Une ruelle idéale pour un viol », « Un viol de groupe ». Ouais. Pas de trigger warning, d'avertissement. Nope. On peut rire du viol, avec le viol, grâce au viol. Dans un jeu destiné au grand public.

J'me demande, là, dans l'histoire, ç'a été qui le premier qui s'est dit « m'a faire une joke ayant pour sujet le fait qu'une personne se fasse prendre de force sans son consentement par un ou plusieurs individus qui lui feront peut-être violence pour la tenir là, qui l'insulteront, peut-être, lui diront qu'elle aime ça, même aussi, alors qu'elle sera tétanisée, trop là et absente d'elle et qu'elle en aura pour le reste de sa fucking vie à s'en remettre, de ça ». J'me demande. Et j'me demande aussi quand c'est devenu drôle. Ça.

Et pour qui ça peut l'être.

Et je serais quand même curieuse d'entendre quelqu'un défendre et argumenter son droit de faire des blagues de viol. Évidemment, ce sera sous le couvert et le [très large] dos [qui est allé au gym et a pris des shakes de protéines] de la liberté d'expression. Il n'aura pas tort d'essayer, là, de se défendre. La question du « peut-on rire de tout? » ne date pas d'hier. Elle revient même périodiquement selon les dérapages, les essais. Et c'est clairement une question complexe et délicate. Si on dit que des choses ne sont pas risibles, on risque la censure. Si on laisse la place à tout, well, ce sont des gens, des groupes, souvent des minorités, rappelons-le, qui sont blessés et sur le dos de qui on fait du capital de rire.

L'humour, c'est aussi être inconfortable, malaisé, je le concède. Mais il y a une question de contexte, de manière, d'intention. Me semble. Ce jeu ne permet pas vraiment ces subtilités. Je ne crois pas qu'il y ait des sujets à propos desquels on ne puisse rire. L'humour permet une mise à distance, de nommer des tabous, de les exposer. Louis CK a réussi à le faire avec le viol, justement, Jean-François Mercier avec les « B.S. ».

Mais là, dans le contexte de ce jeu, ce serait difficilement faisable. Le viol y est utilisé avec légèreté. Ça indique le degré de normalisation et de banalisation de la chose. C'est surtout ça qui m'a frappée. Et j'entends les « c'est juste un jeu », « c'est juste des mots ». Le recours à « juste », généralement, c'est un peu comme le « mais » dans « chu pas raciste, mais ». C'est rarement « juste » quelque chose. « Juste », ça vient réduire la portée de ladite chose, ça permet de se déresponsabiliser la conscience un peu, de se donner le droit de. Notamment celui de ne pas trop user de son empathie.

Pis, une personne qui fait ouvertement l'apologie du viol, c'est une chose. Elle sera clairement identifiée comme « à problèmes » et on dira « ark » tous en choeur. Participer à la banalisation du viol, c'est comme plus flou, plus subtil. Et dans ce cas précis, comme on joue, on n'a même pas l'impression que c'est ce qu'on fait. Sauf que oui. Ultimement, là. L'idée circule que ça peut être matière à drôle. Que c'est peut-être légitime d'en rire grassement. De cette horreur.

Je me permets de rappeler, ici : #BeenRapedNeverReported ou #AgressionNonDénoncée, qu'une femme sur trois sera victime d'agression sexuelle au cours de sa vie, le problème majeur de viols sur les campus américains, celle reliée à la question du consentement, au victimshaming. Les jokes de viol rentrent dans ce tas. Elles y participent.

Où je veux en venir après tous ces détours, c'est que : dans le processus de rédaction et de conception de ce jeu, ils avaient le choix. Et c'est ce choix qu'ils ont fait. Il y a 389 cartes, avoir omis ces trois-là, ça n'aurait probablement pas vraiment paru du tout, ni empêché quoi que ce soit. Les inclure, ça impliquait de contribuer à la culture du viol, de générer des malaises importants, voire des inconforts majeurs.

Alors, tu peux te risquer à l'énoncer ta joke de viol, t'sais, à l'inclure dans un jeu. Une fois dite, ton droit à la liberté de t'exprimer est rempli. Mais après, le char de marde qui peut te tomber dessus, ça se peut qu'il soit légitime.

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